Des héritages existent qui ne se transmettent pas uniquement par le sang ou le nom, mais par une densité invisible, une mémoire active qui traverse les générations et redéfinit silencieusement la relation au monde. Grandir dans une maison où la presse n’est pas un métier mais une respiration quotidienne signifie entrer très tôt dans une tension permanente entre parole et responsabilité. Michelle Tueini appartient à cette catégorie rare de figures dont le parcours ne peut être compris sans la dimension symbolique du lieu d’origine : un foyer où la culture, la politique et l’écriture formaient une seule et même architecture intérieure.

Petite-fille de Ghassan Tueni, figure majeure du journalisme arabe moderne, et fille de Gebran Tueni, journaliste et député assassiné pour ses prises de position, elle évolue dans un héritage où la parole publique n’est jamais neutre. Ici, écrire ou parler ne relève pas du simple exercice médiatique : il s’agit d’un geste existentiel, presque d’un engagement ontologique. La disparition violente du père, survenue alors qu’il incarnait une voix forte de défense de la liberté d’expression, transforme la mémoire familiale en un espace de résistance symbolique.

Mais réduire Michelle Tueini à un héritage serait une erreur. Ce qui caractérise son parcours n’est pas seulement la continuité, mais la transformation. Là où les générations précédentes incarnaient une presse écrite engagée dans le combat politique direct, elle choisit d’explorer une autre dimension : celle du dialogue comme forme de reconstruction culturelle.

Son travail médiatique ne cherche pas à imposer une vérité mais à ouvrir un espace. Dans un paysage audiovisuel arabe souvent dominé par la confrontation, la rapidité et la polarisation, elle privilégie une temporalité différente. Le temps long du dialogue devient une méthode, presque une philosophie. Le programme « Beit El Shaer » La maison du poète illustre parfaitement cette approche.

Ce projet dépasse la simple émission télévisée. Il s’inscrit dans une réflexion sur la relation entre espace et parole. Le lieu du tournage, la maison familiale, n’est pas un décor mais un acteur silencieux. Chaque entretien semble dialoguer avec la mémoire des murs, transformant la conversation en expérience sensorielle et historique. L’interview n’est plus seulement un échange de questions et réponses : elle devient une exploration de la mémoire collective.

Ce choix esthétique et symbolique révèle une intuition profonde : dans une époque saturée d’images rapides, recréer un espace de lenteur est un acte presque subversif. Là où la télévision contemporaine privilégie le spectacle et l’instantanéité, Michelle Tueini construit un dispositif où le silence, l’écoute et la réflexion reprennent leur place.

Sa posture journalistique échappe aux catégories traditionnelles. Elle n’adopte ni la distance froide du présentateur classique ni la subjectivité affirmée du chroniqueur engagé. Son approche se situe dans un entre-deux délicat : une présence attentive, presque méditative, qui laisse émerger la parole de l’autre sans la dominer.

Cette méthode traduit une compréhension fine du rôle contemporain du journaliste. À une époque où l’autorité médiatique est contestée et où la confiance envers les institutions d’information s’effrite, la fonction du journaliste évolue vers celle d’un médiateur. Michelle Tueini incarne cette mutation : elle ne cherche pas à parler plus fort que ses invités mais à créer les conditions pour qu’une parole authentique puisse apparaître.

Le choix des invités confirme cette orientation. Artistes, écrivains, intellectuels, figures culturelles ou politiques s’inscrivent dans une logique de transmission plutôt que de confrontation. Chaque rencontre semble chercher une vérité intérieure plutôt qu’une victoire rhétorique.

La dimension féminine de son parcours mérite également une lecture attentive. Dans un contexte médiatique encore marqué par des structures patriarcales, elle propose une figure d’autorité différente. Son autorité ne repose pas sur l’affirmation spectaculaire mais sur la capacité à instaurer une confiance silencieuse. Cette approche transforme la relation traditionnelle entre interviewer et invité en un espace partagé.

Il serait pourtant simpliste d’interpréter cette douceur apparente comme une absence de force. Au contraire, sa posture révèle une forme de puissance discrète, héritée peut-être d’une conscience aiguë du poids de la parole. Grandir dans une famille où les mots ont eu des conséquences historiques impose une relation particulière au langage : parler moins pour dire plus.

La relation entre mémoire personnelle et mémoire collective constitue l’un des axes fondamentaux de son travail. Beit El Shaer devient ainsi un laboratoire où le passé et le présent dialoguent constamment. Le programme ne se contente pas d’archiver des témoignages ; il crée une narration vivante où chaque conversation participe à la construction d’une mémoire culturelle partagée.

Dans le contexte libanais, marqué par les fractures politiques et les traumatismes historiques, cette démarche prend une dimension supplémentaire. Le dialogue devient un outil de réparation symbolique. Inviter des voix différentes dans un même espace revient à imaginer une possibilité de coexistence au-delà des divisions.

L’esthétique visuelle du programme renforce cette impression. La chaleur du lieu, la proximité des plans, l’absence d’artifices spectaculaires construisent une atmosphère presque intime. Cette intimité ne relève pas du voyeurisme mais d’une volonté de réhumaniser la parole publique.

Au-delà de son activité médiatique, Michelle Tueini incarne une transition générationnelle dans le journalisme arabe. Elle appartient à une génération confrontée à la transformation numérique, à la fragmentation des audiences et à la perte d’autorité des médias traditionnels. Plutôt que de lutter contre ces mutations, elle semble chercher à redéfinir le rôle du journaliste comme créateur d’expériences narratives.

Cette orientation correspond également à une évolution plus large du paysage médiatique mondial. Le public contemporain ne recherche plus seulement l’information brute mais une expérience de sens. En ce sens, son travail s’inscrit dans une réflexion sur la manière dont le journalisme peut redevenir un espace de profondeur.

Habiter un héritage aussi chargé implique une tension permanente entre fidélité et liberté. Trop s’en éloigner reviendrait à rompre le fil de la mémoire ; s’y enfermer empêcherait toute création personnelle. La singularité de Michelle Tueini réside précisément dans cet équilibre fragile. Elle ne reproduit pas le modèle familial, elle le réinterprète.

Ainsi, son parcours peut être lu comme une tentative de transformer la figure du journaliste combattant en celle du journaliste passeur. Là où la génération précédente défendait la liberté d’expression par le combat politique direct, elle explore une autre voie : celle de la reconstruction culturelle par le dialogue.

Cette transformation n’efface pas la dimension tragique de l’histoire familiale. Au contraire, elle la transcende. Le geste journalistique devient une manière de continuer une conversation interrompue par la violence de l’histoire. Chaque entretien semble porter en lui une question implicite : comment faire survivre la parole après la rupture ?

Dans cette perspective, Michelle Tueini n’est pas seulement une animatrice ou une journaliste. Elle apparaît comme une gardienne de mémoire qui cherche à redonner au dialogue sa dimension humaine et philosophique. Son travail rappelle que la parole publique peut encore être un espace de rencontre plutôt qu’un champ de bataille.

À l’heure où le bruit médiatique menace d’engloutir toute nuance, son approche propose une alternative : ralentir pour écouter, écouter pour comprendre, comprendre pour reconstruire. Peut-être est-ce là la véritable continuité avec l’héritage dont elle est issue : croire que la parole peut encore transformer le monde.

PO4OR-Bureau de Paris