Dans le paysage du cinéma tunisien contemporain, certaines trajectoires se distinguent moins par la visibilité immédiate que par la cohérence silencieuse de leur déploiement. Elles ne cherchent ni l’effet, ni la posture, ni la reconnaissance rapide. Elles s’inscrivent dans une temporalité plus lente, plus exigeante, où chaque film apparaît comme une étape réfléchie d’un cheminement intérieur. Le parcours de Mirvet Médini Kammoun appartient pleinement à cette catégorie rare. Il ne se lit pas comme une succession d’objets filmiques, mais comme une construction progressive du sens, nourrie par la mémoire, la perte, le temps et une interrogation constante sur la condition humaine.
Réalisatrice, scénariste et ponctuellement actrice, Mirvet Médini Kammoun n’aborde jamais le cinéma comme un simple espace de narration. Chez elle, la fiction devient un outil de réflexion, un lieu où se croisent l’intime et le collectif, le visible et l’invisible, le présent et ce qui persiste malgré l’effacement. Cette posture n’est ni accidentelle ni intuitive : elle s’enracine dans un double ancrage, artistique et académique, tunisien et européen, qui structure profondément son rapport à l’image.
Formée aux arts visuels et au cinéma en Tunisie, elle a également poursuivi son parcours intellectuel à Paris, au sein de Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où elle a étudié les Arts et Sciences de l’art. Cette formation parisienne ne se manifeste pas sous la forme d’un discours théorique plaqué sur ses films, mais comme une discipline du regard. Elle éclaire son attention au cadre, au rythme, à la construction du temps filmique, et surtout à la place accordée au spectateur, toujours invité à penser plutôt qu’à consommer une émotion prédigérée.
Son cinéma se développe principalement dans le format du court métrage, un choix qui relève moins de la contrainte que d’une véritable éthique de la forme. Le court devient, chez elle, un espace de condensation : chaque plan, chaque silence, chaque ellipse y porte un poids symbolique précis. Nejma (2014) posait déjà les jalons de cette démarche, en explorant des tensions intimes à travers une mise en scène épurée, attentive aux corps et aux regards. Ce premier geste annonçait une cinéaste soucieuse de ne jamais surcharger le récit, préférant laisser émerger le sens par la suggestion et la retenue.
Avec Noces d’Épines (2018), Mirvet Médini Kammoun approfondit cette exploration. Le film, salué dans plusieurs festivals internationaux, interroge les structures sociales et affectives à travers une dramaturgie où la douleur n’est jamais spectaculaire. La souffrance s’y inscrit dans les textures du quotidien, dans les non-dits, dans les gestes suspendus. Ce regard sans complaisance mais sans jugement révèle une cinéaste qui refuse le manichéisme, préférant la complexité morale à toute forme de simplification narrative.
Cette exigence atteint une nouvelle maturité avec Poussières d’étoiles (2021), œuvre charnière de son parcours. Situé dans un futur proche où la technologie permet de communiquer avec les morts, le film aurait pu céder aux facilités de la science-fiction conceptuelle. Il choisit au contraire une voie beaucoup plus sobre : celle d’un homme endeuillé confronté à la tentation de prolonger artificiellement un lien disparu. La technologie n’y est jamais célébrée ni diabolisée ; elle devient un révélateur des failles humaines, de l’impossibilité du deuil, et du vertige éthique que suscite la négation de la finitude.
Ce qui frappe dans Poussières d’étoiles, c’est la manière dont la réalisatrice articule le futur et la mémoire. Le progrès technique n’efface pas le passé ; il le rend au contraire plus douloureux, plus insistant. Le film interroge avec une grande finesse la frontière entre consolation et enfermement, entre souvenir et obsession. Cette réflexion, profondément contemporaine, s’inscrit dans une tradition humaniste du cinéma, où la question centrale demeure toujours la même : que faisons-nous de nos absences, et comment continuer à vivre avec elles ?
La reconnaissance internationale du film sélections et prix dans plusieurs festivals en Europe et en Afrique confirme la portée universelle de ce questionnement. Pourtant, Mirvet Médini Kammoun ne cherche jamais à inscrire son travail dans une logique de carrière ascendante. Son rapport au cinéma demeure celui d’un engagement réfléchi, presque artisanal, où chaque projet nécessite du temps, de la maturation et une nécessité intérieure claire.
Parallèlement à son travail de création, elle occupe une place importante dans le champ de la transmission. Enseignante dans des institutions tunisiennes dédiées à l’audiovisuel et aux beaux-arts, elle participe activement à la formation de nouvelles générations de cinéastes. Là encore, son approche se distingue par une exigence intellectuelle marquée : il ne s’agit pas d’apprendre à produire des images, mais de former des regards, de développer une conscience critique face aux outils, aux récits et aux responsabilités que suppose toute prise de parole visuelle.
Cette articulation entre pratique, réflexion et pédagogie confère à son parcours une densité rare. Mirvet Médini Kammoun ne se situe pas à la marge du système cinématographique, mais dans une zone intermédiaire, exigeante, où l’indépendance artistique se conjugue avec une responsabilité culturelle assumée. Son cinéma n’est ni militant au sens strict, ni décoratif ; il est profondément politique dans sa manière d’interroger le rapport au temps, à la mémoire et à l’autre.
Dans un contexte médiatique souvent dominé par la vitesse, la saturation et la recherche de l’impact immédiat, son travail apparaît comme un acte de résistance calme. Résistance à l’oubli, à la simplification, à l’émotion instrumentalisée. Ses films demandent au spectateur une disponibilité rare : celle de l’écoute, du doute, de l’attention prolongée.
C’est précisément cette posture qui fait de Mirvet Médini Kammoun une figure pleinement légitime d’un portrait analytique. Non parce qu’elle incarnerait un modèle à célébrer, mais parce que son parcours offre une réponse possible à une question essentielle du cinéma contemporain : comment continuer à créer du sens, sans renoncer à la complexité, dans un monde saturé d’images ?
Son œuvre, encore en devenir, s’inscrit déjà dans une continuité solide. Elle dessine les contours d’un cinéma de la trace, où chaque film agit comme une couche supplémentaire de mémoire, déposée avec soin. Un cinéma qui ne promet pas de réponses, mais qui ouvre des espaces de réflexion durables. Et c’est peut-être là, dans cette fidélité au doute et à l’exigence, que réside la véritable force de son geste artistique.
PO4OR – Bureau de Paris