Dans un paysage mondial de l’animation souvent dominé par la logique de marché, la course aux formats et la standardisation des récits, certaines trajectoires se distinguent par ce qu’elles refusent avant même ce qu’elles produisent. Le parcours de Mohamed Ghazala appartient à cette catégorie rare : une trajectoire qui ne cherche ni la visibilité tapageuse ni l’autorité symbolique immédiate, mais qui s’inscrit dans une pensée patiente de l’image, de son rôle, et de sa responsabilité culturelle. Chez lui, l’animation n’est jamais réduite à une technique ni à un genre. Elle est envisagée comme un langage, un espace de transmission et un lieu de tension entre mémoire, pédagogie et création.
Issu d’un contexte où l’animation s’est longtemps développée en marge des grandes industries, Mohamed Ghazala n’a pas construit son parcours contre cette marginalité, mais à partir d’elle. Cette position périphérique, loin d’être un handicap, devient chez lui un point d’observation privilégié. Elle lui permet d’interroger les récits dominants, de déconstruire les hiérarchies implicites entre centres et périphéries, et de repenser l’histoire de l’animation depuis des géographies souvent négligées. L’Afrique et le monde arabe ne sont pas pour lui des étiquettes identitaires, mais des territoires de pensée, porteurs de traditions visuelles, de rythmes narratifs et de rapports au monde singuliers.
Son travail théorique et pédagogique s’inscrit dans cette volonté de rééquilibrage. En tant qu’enseignant et responsable académique, Mohamed Ghazala ne forme pas seulement à des outils ou à des savoir-faire. Il transmet une posture. Une manière de regarder l’image avant de la produire, de questionner le cadre avant d’en exploiter les possibilités, de comprendre les conditions culturelles et politiques de la création animée. L’acte pédagogique devient ainsi une extension naturelle de sa réflexion artistique : former, c’est déjà créer, au sens le plus exigeant du terme.
Cette exigence se retrouve dans son engagement institutionnel. Son rôle au sein de l’Association Internationale du Film d’Animation (ASIFA), où il occupe des fonctions de responsabilité, n’est jamais purement honorifique. Il s’agit d’un travail de fond, souvent discret, visant à ouvrir des espaces de reconnaissance à des cinématographies peu visibles, à favoriser les circulations internationales et à défendre une vision plurielle de l’animation mondiale. Dans un contexte où les festivals et les institutions peuvent facilement reproduire des rapports de domination symbolique, Mohamed Ghazala s’attache à instaurer des logiques de dialogue, d’écoute et de mise en perspective.
Son activité de juré dans de nombreux festivals internationaux s’inscrit dans cette même éthique. Juger, chez lui, ne signifie jamais classer ou hiérarchiser selon des critères figés. C’est un acte de lecture attentive. Une manière d’entrer dans les films, d’en saisir les intentions profondes, les contraintes invisibles et les choix esthétiques souvent conditionnés par des contextes économiques ou politiques spécifiques. Cette posture confère à son regard une rare justesse : il ne cherche ni l’effet ni la démonstration, mais la cohérence interne d’une œuvre, sa nécessité et sa sincérité.
Parallèlement à ce travail institutionnel et critique, Mohamed Ghazala poursuit une pratique créative personnelle, marquée par une attention constante à la symbolique et à la mémoire. Ses films ne cherchent pas la séduction immédiate. Ils avancent avec retenue, souvent portés par une économie de moyens assumée, où chaque image semble chargée d’un poids narratif et culturel précis. Le rapport au patrimoine, à l’histoire et aux mythologies locales y est traité sans folklorisme, dans une tension permanente entre héritage et réinvention.
Ce qui frappe dans l’ensemble de son parcours, c’est cette capacité à maintenir un équilibre entre des sphères souvent perçues comme incompatibles : l’académique et l’artistique, l’institutionnel et le critique, le local et l’international. Mohamed Ghazala ne cherche jamais à résoudre ces tensions. Il les habite. Il en fait le moteur même de sa réflexion et de son action. C’est dans cet espace instable que se construit sa légitimité, non comme autorité imposée, mais comme figure de référence progressivement reconnue.
Dans un monde où l’animation est de plus en plus sommée de répondre à des impératifs de vitesse, de rentabilité et de lisibilité immédiate, son parcours rappelle une autre possibilité. Celle d’une animation pensée comme acte culturel à part entière, capable de porter des récits complexes, de traverser les frontières et de résister à l’uniformisation des imaginaires. Une animation qui ne se contente pas de divertir, mais qui interroge, transmet et relie.
Le travail de Mohamed Ghazala s’inscrit ainsi dans une temporalité longue. Une temporalité de construction, de transmission et de responsabilité. Il ne s’agit pas de bâtir une carrière spectaculaire, mais de contribuer, pas à pas, à l’émergence d’un écosystème plus juste et plus conscient. À ce titre, son parcours dépasse largement la figure individuelle pour devenir un point d’appui collectif, une référence pour celles et ceux qui pensent l’animation non comme un simple produit culturel, mais comme un langage capable de porter le monde.
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