Il y a des musiciens dont la trajectoire se lit comme une suite de concerts, d’albums et de dates, et d’autres dont le parcours exige une écoute plus lente, plus attentive, parce qu’il se construit à l’intérieur d’une mémoire, d’une géographie intime et d’un rapport presque éthique au son. Mohamed Najem appartient résolument à cette seconde catégorie. Chez lui, la musique n’est ni un décor ni un simple terrain d’expérimentation esthétique : elle est un lieu de passage, un espace de traduction entre des mondes que l’histoire a trop souvent séparés.
Clarinettiste et compositeur né en Palestine, Mohamed Najem a très tôt développé une relation organique à son instrument. La clarinette n’est pas pour lui un vecteur de virtuosité démonstrative ; elle devient un prolongement du souffle, une voix intérieure capable de porter à la fois la fragilité de la mémoire et la rigueur d’une écriture contemporaine. Son jeu se distingue par une tension maîtrisée entre retenue et expressivité, entre silence et déploiement, comme si chaque phrase musicale devait d’abord être habitée avant d’être projetée.
Son travail s’inscrit au croisement de plusieurs traditions sans jamais céder à l’illustration folklorique. Le jazz, chez Najem, n’est pas un cadre figé mais un langage ouvert, perméable, qui accepte d’être déplacé par les modes orientaux, par les inflexions microtonales, par une conception du temps héritée autant de la musique classique que des traditions du Moyen-Orient. Cette hybridation ne cherche pas l’effet ; elle procède d’une nécessité intérieure. Elle reflète un parcours fait de déplacements, de voyages, d’écoutes patientes et de fidélité à une mémoire transmise.
La référence à Jaffa, ville natale chargée de symboles, traverse son œuvre comme une ligne souterraine. Elle n’apparaît jamais comme un motif nostalgique, mais comme un point d’ancrage affectif et narratif. Dans Jaffa Blossom, album emblématique de son univers, la ville devient une matière musicale : une source de couleurs, de rythmes et de tensions, où la douceur apparente du thème se heurte à des architectures harmoniques plus complexes. Najem y transforme le souvenir en langage, la mémoire en écriture.
Le Mohamed Najem Quartet constitue l’extension naturelle de cette vision. La formation – clarinette, piano, contrebasse, batterie – s’inscrit dans une instrumentation jazz classique, mais son fonctionnement relève d’un dialogue constant entre disciplines et cultures. Chaque musicien est invité à devenir co-narrateur d’un récit collectif, où l’improvisation n’est jamais gratuite et où la structure demeure lisible, presque narrative. Le groupe passe d’une rive à l’autre avec une fluidité remarquable, sans rupture artificielle, comme si les frontières musicales n’avaient jamais existé.
Sur scène, Mohamed Najem impose une présence à la fois discrète et profondément habitée. Il ne s’agit pas d’occuper l’espace par le geste ou l’attitude, mais par la densité du son. Son rapport au public est celui d’un partage exigeant : il invite à écouter autrement, à accepter les respirations, les suspensions, les zones d’ombre. Cette posture confère à ses concerts une intensité singulière, souvent ressentie comme une expérience plus que comme une simple performance.
Son inscription dans la scène européenne, et particulièrement française, témoigne d’une reconnaissance construite dans la durée. Festivals, salles de concerts, collaborations artistiques : Najem s’inscrit dans un réseau culturel exigeant, où sa proposition trouve un écho naturel. Cette visibilité n’altère en rien la cohérence de son projet ; elle en souligne au contraire la solidité. Il ne s’adapte pas aux attentes : il propose un langage, et c’est ce langage qui rencontre son public.
Au-delà de la musique, le parcours de Mohamed Najem interroge la place de l’artiste contemporain issu de cultures multiples. Il refuse les assignations identitaires simplistes, tout en assumant pleinement la charge symbolique de ses origines. Sa démarche n’est ni militante ni décorative ; elle est profondément humaine. Elle rappelle que la création peut être un espace de réconciliation, un territoire où la complexité du monde trouve une forme audible.
Ce qui frappe, dans son travail, c’est la constance. Rien n’y est précipité. Chaque projet semble mûri, éprouvé, inscrit dans une continuité. Cette temporalité longue, presque à contre-courant de l’immédiateté contemporaine, confère à son œuvre une profondeur rare. Elle permet aussi d’envisager son parcours non comme une somme d’objets artistiques, mais comme une trajectoire en devenir, ouverte, exigeante et résolument contemporaine.
Mohamed Najem n’écrit pas seulement de la musique ; il compose des espaces de rencontre. Entre jazz et Orient, entre mémoire et invention, entre rigueur et émotion, il trace une voie singulière, discrète mais essentielle. Une voie qui mérite d’être écoutée avec attention, et inscrite durablement dans le paysage culturel international.
PO4OR – Bureau de Paris