Dans le paysage cinématographique contemporain, certaines figures agissent sans occuper le devant de la scène. Elles ne signent pas les films, n’apparaissent pas à l’écran, ne revendiquent pas la visibilité. Pourtant, leur rôle est décisif. Mohamed Tarek appartient à cette catégorie rare de professionnels dont l’influence se mesure moins à la notoriété qu’à la structure des choix qu’ils opèrent. Critique, programmateur, directeur artistique, il incarne une fonction essentielle mais souvent mal comprise : celle de l’architecte silencieux du regard collectif.
Son parcours ne se lit pas comme une ascension fulgurante, mais comme une construction patiente, fondée sur l’accumulation d’expériences, de responsabilités et de confrontations intellectuelles avec les œuvres. Très tôt, Mohamed Tarek s’est situé à l’intersection de deux espaces que l’on oppose trop souvent : l’analyse critique et la pratique institutionnelle. Il n’a jamais envisagé la critique comme un exercice de surplomb, ni la programmation comme une tâche administrative. Chez lui, les deux relèvent d’un même geste : interroger le sens des images et les conditions de leur circulation.
La critique, dans son approche, n’est pas un jugement définitif mais une méthode. Elle consiste à replacer les films dans un réseau de contextes esthétiques, historiques, politiques sans jamais les réduire à un message ou à une posture. Cette exigence intellectuelle irrigue naturellement son travail de programmateur. Car programmer, pour Mohamed Tarek, n’est pas « choisir des films », mais composer un discours. Un discours fait de correspondances, de frictions, de résonances parfois inconfortables. Chaque sélection est une proposition de lecture du monde.
Ce rapport au cinéma s’est forgé au contact des festivals, ces espaces hybrides où l’art rencontre l’institution, où la création dialogue avec des contraintes de visibilité, de financement, de publics multiples. En travaillant au sein de manifestations internationales et régionales, Mohamed Tarek a développé une compréhension fine des équilibres fragiles qui structurent la programmation : représenter sans enfermer, ouvrir sans diluer, défendre une exigence artistique tout en assumant une responsabilité culturelle.
Son passage par des festivals majeurs, ses collaborations avec des plateformes de programmation et des institutions culturelles, ont consolidé une posture singulière : celle d’un médiateur conscient. Il sait que chaque film projeté bénéficie d’un cadre symbolique, et que ce cadre influence profondément la manière dont l’œuvre sera perçue, discutée, parfois jugée. Cette conscience aiguë du contexte distingue son travail de toute forme de sélection opportuniste ou décorative.
Lorsque Mohamed Tarek accède à des fonctions de direction artistique, cette vision s’affirme davantage. Il ne s’agit plus seulement d’une programmation ponctuelle, mais d’une ligne éditoriale globale. Quelle image du cinéma une institution souhaite-t-elle projeter ? Quelle relation entretient-elle avec son territoire, avec son histoire, avec les mutations du langage cinématographique ? Ces questions structurent son approche. La direction artistique, chez lui, n’est pas une vitrine, mais un espace de cohérence.
Ce qui frappe, dans son parcours, c’est la constance d’une même éthique du regard. Mohamed Tarek ne privilégie ni l’effet, ni la tendance, ni la conformité aux attentes dominantes. Il s’intéresse aux films qui déplacent les lignes, parfois de manière discrète, parfois de façon radicale. Des œuvres qui interrogent les formes narratives, les rapports de pouvoir, les imaginaires collectifs. En ce sens, son travail participe à une redéfinition progressive de ce que peut être le cinéma arabe contemporain : non pas une catégorie figée, mais un champ mouvant, pluriel, traversé par des voix contradictoires.
Cette posture s’inscrit pleinement dans une génération nouvelle de professionnels du cinéma, pour qui l’identité culturelle n’est ni un slogan ni une contrainte, mais une question ouverte. Mohamed Tarek ne programme pas « au nom de » quelque chose. Il programme à partir de problématiques concrètes : la circulation des œuvres, leur réception, leur capacité à dialoguer avec des publics différents sans perdre leur singularité. Il refuse les assignations simplificatrices, qu’elles soient esthétiques ou géographiques.
Son travail critique, parallèlement, conserve une place essentielle. Écrire sur le cinéma lui permet de maintenir une distance réflexive, d’interroger ses propres choix, de rester attentif aux angles morts de toute institution. Cette écriture n’est jamais polémique pour elle-même. Elle cherche moins à trancher qu’à éclairer. Elle participe d’une même logique de responsabilité : celle de ne pas consommer les films comme des objets, mais de les accompagner dans leur complexité.
La publication de ses travaux, ses interventions dans des jurys internationaux, son implication dans des réseaux professionnels transnationaux, renforcent cette position d’observateur engagé. Mohamed Tarek n’est pas un simple relais entre des films et des écrans ; il est un acteur de la fabrication du sens. Dans un monde saturé d’images, où la visibilité est souvent confondue avec la valeur, son rôle rappelle une évidence trop souvent oubliée : ce qui compte n’est pas seulement ce qui est montré, mais la manière dont cela l’est.
Loin des figures spectaculaires de la critique ou de la curation, Mohamed Tarek assume une forme de discrétion active. Son influence s’exerce dans la durée, à travers des choix cohérents, des dialogues exigeants avec les œuvres et les artistes, une fidélité à des principes intellectuels qui résistent aux pressions conjoncturelles. Cette discrétion n’est pas un retrait ; elle est la condition d’une liberté réelle.
À travers son parcours, se dessine une conception exigeante du métier de programmateur et de critique : un métier qui engage la pensée autant que le goût, la responsabilité autant que la sensibilité. Mohamed Tarek rappelle que le cinéma ne se limite pas à des films projetés, mais qu’il existe aussi dans les espaces intermédiaires ceux où se décident les cadres, les récits, les hiérarchies invisibles.
En ce sens, son travail dépasse largement sa trajectoire individuelle. Il participe à une réflexion collective sur le rôle des institutions culturelles aujourd’hui, sur leur capacité à accompagner les mutations esthétiques sans céder à la facilité, à défendre la diversité sans la réduire à un mot d’ordre. Mohamed Tarek incarne cette exigence avec constance, sans emphase, avec une rigueur qui fait de lui l’une des figures les plus significatives du paysage cinématographique contemporain.
PO4OR -Bureau du Caire