Il est des figures dont la présence ne se mesure ni à la visibilité médiatique ni à la rhétorique de l’affirmation. Elles opèrent ailleurs : dans la continuité, dans la gestion du temps long, dans la capacité à tenir une institution sans l’écraser de soi. Mohammed-Reda Benjelloun appartient à cette catégorie rare. Une catégorie où la parole n’est jamais dissociée de la structure, et où la culture n’est pas pensée comme un discours, mais comme un système de responsabilités.
Son parcours ne procède ni d’une vocation spectaculaire ni d’un itinéraire d’auteur. Il se construit dans l’articulation patiente entre information, culture et cadre public. Formé en droit à la Sorbonne, Benjelloun n’a jamais envisagé le cinéma comme un territoire autonome, détaché des équilibres sociaux, politiques et symboliques qui le traversent. Très tôt, il en perçoit la dimension institutionnelle : non comme contrainte, mais comme condition de possibilité.
Son entrée dans le champ médiatique par le journalisme, au sein de la chaîne 2M, n’est pas anecdotique. Elle lui donne une compréhension fine des mécanismes de narration publique, du rapport entre image et responsabilité, entre récit et légitimité. Reporter, producteur, puis directeur de l’information et des programmes documentaires, il s’inscrit dans une pratique où informer ne signifie jamais simplifier, mais structurer. Où montrer ne veut pas dire exposer, mais contextualiser.
Cette discipline du regard irrigue l’ensemble de son cheminement. Lorsqu’il s’engage dans le documentaire, Benjelloun privilégie des formes sobres, attentives, qui laissent aux sujets le temps de se dire sans les réduire à des figures. Le documentaire, chez lui, n’est ni un genre militant ni un outil de mise en scène de soi. Il est un espace de médiation entre le réel et sa lisibilité collective.
C’est dans cette continuité qu’il accède à la direction du Centre Cinématographique Marocain. Une institution stratégique, souvent mal comprise, car prise entre des attentes contradictoires : soutien à la création, régulation économique, représentation internationale, et arbitrage symbolique. Benjelloun ne s’y présente pas comme un homme providentiel, mais comme un gestionnaire de cohérence. Son approche est marquée par une idée centrale : le cinéma n’est pas un secteur à flatter, mais un champ à structurer.
À la tête du CCM, il s’attache moins à imposer une vision esthétique qu’à garantir les conditions de la pluralité. La diversité des écritures, des générations, des territoires, ne relève pas pour lui d’un slogan, mais d’un équilibre à maintenir. Cela suppose des règles claires, une transparence relative mais réelle, et une capacité à résister aux pressions conjoncturelles. Gouverner la culture, dans ce cadre, consiste moins à trancher qu’à tenir.
Sa posture est celle d’un homme conscient de la fragilité des institutions culturelles dans le monde arabe. Fragilité financière, fragilité symbolique, fragilité politique. Plutôt que de surjouer l’autonomie artistique, il travaille à renforcer l’écosystème : formation, circulation internationale, coproductions, reconnaissance des métiers invisibles. Le cinéma n’est jamais réduit à l’œuvre finie ; il est pensé comme une chaîne de responsabilités.
Cette vision trouve un écho particulier dans la reconnaissance internationale du cinéma marocain, notamment avec la mise à l’honneur du Maroc comme Country in Focus à la Berlinale. Là encore, Benjelloun privilégie une lecture structurelle. Il ne s’agit pas de célébrer une réussite ponctuelle, mais de rendre lisible un système cinématographique capable de dialoguer avec le monde, sans se dissoudre dans l’exotisme ni se refermer sur une identité figée.
Ce qui frappe, chez lui, c’est l’absence de posture héroïque. Il ne parle pas au nom du cinéma marocain ; il en assure la continuité administrative, symbolique et internationale. Cette retenue n’est pas une faiblesse. Elle est le signe d’une éthique de la fonction. Une conscience aiguë du fait que la culture, lorsqu’elle est institutionnalisée, exige plus de rigueur que de séduction.
Benjelloun incarne ainsi une figure peu visible mais essentielle : celle du médiateur entre création et État. Un rôle ingrat, souvent critiqué, rarement reconnu. Mais sans lequel aucune politique culturelle durable ne peut exister. Il ne promet pas des ruptures. Il garantit des cadres. Il ne fabrique pas des récits. Il permet leur émergence.
Dans un paysage saturé de discours sur la liberté artistique, son approche rappelle une vérité souvent occultée : la liberté n’existe pas sans structures, et les structures sans responsabilité se vident de sens. Mohammed-Reda Benjelloun n’est pas un homme de cinéma au sens romantique du terme. Il est un homme du cinéma comme fait public. Et c’est peut-être là, aujourd’hui, l’une des formes les plus rares et les plus nécessaires de l’engagement culturel.
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