Certains parcours ne se lisent ni par l’accumulation des apparitions ni par la quantité des réactions suscitées. Ils se lisent dans le temps long, dans la constance d’un geste, dans la capacité à durer sans se déformer. Le parcours de Mona Abou Hamze appartient à cette catégorie rare. Non parce qu’il aurait évité les mutations du paysage médiatique arabe, mais parce qu’il les a traversées sans jamais se dissoudre dans leurs excès.

Ce qui frappe d’emblée, lorsqu’on observe son travail sur plus d’une décennie, n’est pas la visibilité, pourtant considérable, mais la stabilité. Dans un environnement audiovisuel souvent dominé par la surenchère émotionnelle, l’accélération et la personnalisation excessive, elle a choisi une autre voie, celle de la régulation. Régulation du ton, du rythme, de la parole, mais aussi régulation de sa propre présence. Elle ne s’impose jamais comme sujet central. Elle construit l’espace pour que le sens circule.

Cette posture n’est ni instinctive ni décorative. Elle repose sur une formation intellectuelle solide, ancrée dans les sciences politiques, qui lui donne une compréhension fine des rapports de pouvoir, de la hiérarchie de l’information et des responsabilités liées à la parole publique. Chez elle, l’entretien n’est pas un affrontement, mais un dispositif. Les questions ne cherchent pas à piéger. Elles structurent. Les silences ne sont pas des faiblesses. Ils sont des outils.

L’un des éléments les plus marquants de son style réside dans sa capacité à accueillir des registres extrêmement variés sans jamais rompre l’unité de son langage médiatique. Politiciens, artistes, intellectuels, figures controversées ou populaires sont intégrés dans un même cadre, régi par une règle simple mais exigeante, la clarté. Cette clarté n’est pas simplification. Elle est le résultat d’un travail précis sur la formulation, le tempo et la hiérarchisation des idées.

Contrairement à de nombreuses figures médiatiques contemporaines, Mona Abou Hamze n’a jamais cherché à capitaliser sur le conflit comme moteur narratif. Elle ne dramatise pas artificiellement les échanges. Elle laisse les contradictions apparaître d’elles-mêmes, convaincue que le réel, lorsqu’il est correctement exposé, n’a pas besoin d’être surjoué. Cette retenue produit une autorité singulière, une autorité calme, non coercitive, fondée sur la confiance.

Le succès durable de son émission phare ne s’explique pas uniquement par sa notoriété ou par la diversité de ses invités. Il s’explique par la constance d’un cadre éditorial lisible. Le public sait à quoi s’attendre, un espace où la parole est tenue, où le spectacle ne l’emporte pas sur le contenu, où l’instant n’écrase pas la perspective. Dans une culture médiatique saturée d’immédiateté, cette promesse de stabilité devient en soi un acte fort.

Il serait réducteur de lire son parcours uniquement à travers le prisme de la télévision. Sa relation à l’écriture, notamment à travers la poésie, révèle une autre dimension de son rapport au langage. Loin d’être un simple prolongement esthétique, cette pratique témoigne d’une attention particulière aux nuances, aux non-dits, à ce qui se joue entre les mots. Cette sensibilité irrigue son travail à l’écran. Elle sait quand une phrase doit être relancée, quand elle doit être laissée en suspens.

Son statut de figure publique n’a jamais effacé une autre dimension essentielle de son identité, celle d’une femme consciente de la portée symbolique de sa présence. Sans jamais instrumentaliser sa vie privée, elle assume une position où l’engagement professionnel coexiste avec une responsabilité sociale implicite. Elle n’érige pas l’intime en argument. Elle l’intègre comme une donnée parmi d’autres, avec pudeur et mesure.

La reconnaissance institutionnelle et médiatique qu’elle a reçue au fil des années, prix, distinctions, classements, ne constitue pas le cœur de sa légitimité, mais en confirme la solidité. Ces distinctions viennent sanctionner un travail déjà validé par le temps et par le public. Elles soulignent surtout la rareté d’un modèle fondé sur la continuité plutôt que sur l’événement.

Dans un paysage arabe marqué par des mutations rapides, parfois brutales, Mona Abou Hamze incarne une forme de résistance discrète, la résistance par la cohérence. Elle n’a jamais cédé à la tentation de se réinventer artificiellement pour rester visible. Elle a préféré approfondir, affiner, consolider. Cette fidélité à une ligne claire est peut-être ce qui la rend aujourd’hui si lisible et si durable.

Son travail pose, en creux, une question essentielle, que signifie être une figure médiatique responsable. Sa réponse n’est jamais théorisée, mais constamment mise en pratique. Elle consiste à ne pas confondre influence et domination, exposition et autorité, popularité et légitimité. Elle consiste surtout à accepter que le média ne soit pas un miroir de l’ego, mais un outil de mise en relation.

À l’heure où de nombreuses voix médiatiques s’épuisent à force de se commenter elles-mêmes, Mona Abou Hamze continue de faire ce qu’elle a toujours fait, organiser la parole des autres avec rigueur, retenue et intelligence. Ce choix, profondément à contre-courant, est sans doute la clé de sa longévité. Il explique pourquoi son parcours ne relève pas de la mode, mais du repère.

Bureau de Paris – PO4OR