Certaines trajectoires culturelles ne se construisent pas dans la lumière frontale, mais dans la patience silencieuse de celles et ceux qui observent, relient et donnent forme à ce qui risquerait autrement de se disperser. Le parcours de Myrna Ayad appartient à cette catégorie rare : celui d’une femme qui ne cherche pas seulement à raconter l’art, mais à préserver sa mémoire vivante, avant qu’elle ne se transforme en simple documentation figée. Chez elle, écrire n’est jamais un geste neutre ; c’est un acte de sauvegarde, une manière d’habiter le temps et d’offrir au présent une profondeur historique.

Née à Beyrouth et ayant grandi dans un environnement marqué par les déplacements et les transformations géopolitiques, elle porte en elle une conscience aiguë de la fragilité des récits culturels. Cette conscience se traduit dans une approche où la critique artistique dépasse la description esthétique pour devenir un travail d’archéologie contemporaine. Observer une œuvre signifie interroger les conditions qui l’ont rendue possible : les espaces institutionnels, les dynamiques sociales, les tensions invisibles entre tradition et modernité.

Son engagement précoce dans le journalisme artistique révèle déjà une posture singulière. Là où certains critiques privilégient la distance analytique, elle choisit une proximité attentive. Cette posture n’est pas celle de l’admiration aveugle, mais celle d’une écoute profonde. Elle considère que l’art ne peut être compris sans une relation vivante avec ceux qui le créent. Ainsi, chaque texte devient un espace de rencontre où la parole de l’artiste dialogue avec le regard de l’observatrice.

Son passage à la tête de plateformes éditoriales majeures marque une étape essentielle. En dirigeant des publications dédiées à l’art contemporain du Moyen-Orient, elle participe à la construction d’un langage critique capable de traduire des réalités souvent mal comprises par les circuits occidentaux. Elle ne cherche pas à rendre l’art arabe « acceptable » pour un regard extérieur ; elle s’efforce plutôt de lui restituer sa complexité propre, en refusant les simplifications identitaires ou les lectures exotisantes.

Mais c’est peut-être dans son rôle au sein d’événements culturels internationaux que sa vision prend toute son ampleur. En contribuant au développement d’une plateforme artistique majeure à Dubaï, elle agit comme médiatrice entre plusieurs mondes : artistes émergents et institutions, marché et réflexion critique, local et global. Ici, l’art cesse d’être un objet isolé pour devenir un réseau vivant. Elle comprend que l’écosystème artistique ne se limite pas à la création ; il inclut les espaces de diffusion, les dialogues intellectuels et les communautés qui lui donnent sens.

Dans ce travail, une question semble constamment l’habiter : comment écrire l’histoire d’un mouvement artistique encore en train de se faire ? Cette interrogation transforme son approche en une pratique presque documentaire. Elle observe, collecte, contextualise, consciente que chaque œuvre représente une trace fragile dans un paysage culturel en mutation rapide. Dans un monde dominé par l’instantanéité numérique, elle choisit la lenteur comme méthode. La lenteur devient une forme de résistance contre l’oubli.

Cette volonté de transmission se manifeste également dans ses ouvrages, où elle explore la relation entre art, identité et mémoire collective. Ses livres ne se contentent pas de présenter des artistes ; ils proposent une cartographie sensible du monde arabe contemporain. En réunissant différentes voix, elle construit un récit pluriel qui échappe à toute narration unique. Loin d’une vision homogène, elle révèle un paysage artistique traversé par des contradictions, des migrations et des hybridations culturelles.

Un aspect particulièrement révélateur de sa démarche apparaît dans ses projets destinés à la jeunesse. À première vue, ces initiatives peuvent sembler éloignées du discours critique traditionnel. Pourtant, elles prolongent la même ambition : transmettre une mémoire culturelle avant qu’elle ne se dilue. En racontant aux enfants des figures majeures du monde arabe, elle ne cherche pas seulement à éduquer ; elle construit un imaginaire collectif capable de reconnecter les générations avec leur héritage artistique. L’enfance devient alors un espace stratégique pour inscrire la culture dans la durée.

Ce choix témoigne d’une compréhension profonde des enjeux contemporains. Dans une époque où les images circulent rapidement et se consomment aussitôt, la mémoire culturelle risque de devenir un flux sans profondeur. Myrna Ayad répond à ce défi en privilégiant la narration consciente. Chaque projet devient un acte de préservation, une tentative de ralentir le temps pour permettre à l’expérience artistique de laisser une trace durable.

Sa posture révèle également une dimension éthique. Elle refuse de transformer l’art en spectacle purement marchand, même lorsqu’elle évolue dans des contextes où le marché joue un rôle central. Cette tension entre économie et sens critique nourrit une réflexion constante : comment soutenir les artistes sans réduire leur travail à une valeur commerciale ? Comment créer des espaces de visibilité qui respectent la complexité des œuvres ?

À travers ses interventions publiques, ses conférences et ses collaborations internationales, elle incarne une figure de médiation culturelle. Mais cette médiation ne consiste pas à simplifier. Au contraire, elle insiste sur la nécessité d’accepter la nuance. L’art arabe contemporain, dans son regard, n’est ni une catégorie homogène ni une identité figée ; c’est un champ mouvant où coexistent différentes temporalités. Elle propose ainsi une lecture qui dépasse les frontières géographiques pour s’intéresser aux expériences humaines partagées.

Ce qui distingue profondément son parcours, c’est la manière dont elle habite la durée. Là où certains acteurs culturels poursuivent une visibilité immédiate, elle construit patiemment une continuité. Chaque article, chaque livre, chaque projet s’inscrit dans une même quête : préserver la mémoire du visible avant qu’elle ne se dissolve dans l’oubli numérique. Cette fidélité à une vision à long terme lui confère une présence discrète mais déterminante.

Son travail invite également à repenser la notion d’autorité culturelle. Plutôt que de se positionner comme une figure centrale, elle agit comme facilitatrice. Elle crée des espaces où différentes voix peuvent émerger, consciente que la richesse d’un paysage artistique réside dans sa pluralité. Cette approche collaborative reflète une compréhension profonde des dynamiques contemporaines, où le pouvoir culturel ne se concentre plus dans une seule institution, mais se diffuse à travers des réseaux.

À mesure que le monde de l’art évolue, marqué par les transformations technologiques et les changements géopolitiques, sa démarche apparaît comme une tentative de maintenir un lien entre passé et futur. Elle ne cherche pas à figer l’histoire, mais à la rendre habitable. L’écriture devient alors un acte de présence, une manière de donner une forme sensible au temps qui passe.

Ainsi, Myrna Ayad incarne une figure essentielle du paysage artistique contemporain : celle d’une femme qui écrit pour préserver, qui observe pour transmettre et qui construit des ponts entre les générations. Son parcours révèle que la mémoire culturelle ne se conserve pas seulement dans les musées ou les archives ; elle vit dans les récits que l’on choisit de raconter et dans la manière dont on les partage.

Dans un monde où l’image peut facilement devenir superficielle, elle rappelle que la profondeur exige patience et engagement. Son travail se situe précisément dans cet espace fragile entre visibilité et invisibilité, où se fabrique la mémoire collective. Elle ne cherche pas à occuper le devant de la scène, mais à garantir que la scène elle-même continue d’exister.

Peut-être est-ce là la véritable singularité de son parcours : comprendre que l’art ne survit pas uniquement grâce aux artistes, mais aussi grâce à celles et ceux qui veillent à ce que leurs histoires soient racontées avec justesse. En écrivant la mémoire de l’art arabe avant qu’elle ne devienne une archive sans âme, elle transforme l’acte critique en geste profondément humain,un geste qui refuse l’oubli et affirme la valeur du temps partagé.

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