Il est des trajectoires culturelles qui ne se construisent ni dans la revendication ni dans l’exposition tapageuse, mais dans un rapport exigeant au temps, à l’héritage et à la responsabilité. Le parcours de Nada El Hage appartient à cette catégorie rare. Poétesse à part entière, mais aussi actrice culturelle consciente des enjeux de la transmission, elle occupe une position singulière dans le paysage littéraire arabe contemporain : celle d’une femme qui écrit, tout en assumant la charge délicate de préserver et de rendre lisible l’un des corpus poétiques les plus décisifs du XXᵉ siècle arabe.

Assumer l’archive n’est jamais un geste neutre. C’est un acte qui engage une vision, une éthique, une compréhension profonde de ce que signifie faire œuvre dans la durée. En se consacrant à la publication des œuvres complètes de son père, le poète, Nada El Hage n’a pas accompli un simple devoir filial. Elle a posé un acte culturel à part entière, à la croisée de l’édition, de la mémoire et de la responsabilité intellectuelle. Car publier des œuvres complètes, surtout lorsqu’il s’agit d’un auteur fondateur de la modernité poétique arabe, revient à fixer une version du legs, à organiser une voix pour l’histoire, à orienter sa réception future.

Ce geste aurait pu enfermer son auteure dans une posture commode : celle de l’héritière, de la gardienne nominale d’un nom immense. Or, tout dans le parcours de Nada El Hage indique le contraire. Sa trajectoire poétique personnelle s’est construite dans une retenue assumée, loin de toute instrumentalisation de l’héritage. Sa voix n’imite pas, ne prolonge pas artificiellement, ne s’abrite pas derrière celle du père. Elle s’est élaborée dans un espace distinct, parfois même dans une forme de distance nécessaire, comme si écrire exigeait d’abord de se dégager du poids symbolique de l’origine.

Cette double position poétesse et dépositaire d’un patrimoine suppose une lucidité rare. Elle implique de savoir distinguer ce qui relève de l’intime et ce qui appartient à la sphère publique, ce qui doit rester du côté de la mémoire personnelle et ce qui doit être offert à la communauté des lecteurs, des chercheurs, des générations à venir. Dans le cas d’Ounsi El Hage, cette distinction est d’autant plus cruciale que son œuvre a profondément bouleversé les codes de la poésie arabe, introduisant une écriture du doute, de la rupture, de l’exposition existentielle, qui continue d’irriguer la création contemporaine.

En prenant en charge cette archive, Nada El Hage n’a pas cherché à la réinterpréter ni à la remodeler selon une lecture subjective. Le travail éditorial qu’elle assume se caractérise par une retenue méthodique, une volonté de laisser parler le texte, dans sa complexité, ses tensions, ses silences. Cette posture relève moins de la conservation que de la médiation : rendre accessible sans simplifier, transmettre sans trahir, organiser sans figer. Il s’agit là d’un geste profondément culturel, au sens le plus exigeant du terme.

Parallèlement, son propre travail poétique se développe dans une temporalité discrète. Les textes de Nada El Hage interrogent le rapport au corps, à l’absence, à la mémoire fragmentée, avec une langue qui refuse l’emphase et privilégie l’intensité intérieure. Cette écriture, loin d’être une annexe de l’œuvre paternelle, témoigne d’une sensibilité autonome, attentive aux failles du présent et aux formes contemporaines de la vulnérabilité. Elle écrit depuis un lieu conscient de l’histoire, mais résolument ancré dans son propre temps.

Ce qui frappe, dans ce double engagement, c’est la cohérence éthique qui le sous-tend. Nada El Hage n’a jamais cherché à occuper le centre du champ médiatique. Son apparition dans l’espace public se fait à travers des rencontres, des dialogues culturels, des lectures, des interventions où la parole est toujours mesurée, pensée, située. Elle s’inscrit ainsi dans une tradition intellectuelle où la visibilité n’est pas une fin, mais une conséquence éventuelle d’un travail de fond.

Dans un monde culturel souvent dominé par la logique de l’événement et de la surenchère symbolique, cette posture constitue en soi un acte de résistance. Elle rappelle que la culture ne se réduit ni à la production accélérée de contenus ni à la célébration répétitive des figures consacrées. Elle se construit dans la durée, dans l’attention portée aux textes, dans le soin accordé à leur transmission.

Le cas de Nada El Hage interroge ainsi une question plus large : qui prend aujourd’hui la responsabilité des grandes œuvres arabes ? Qui accepte de se tenir dans cet entre-deux inconfortable entre création personnelle et service de la mémoire collective ? En assumant ce rôle sans le revendiquer, elle apporte une réponse silencieuse mais décisive. Elle montre que la fidélité à un héritage ne passe ni par l’imitation ni par la sacralisation, mais par un travail rigoureux de mise en partage.

À travers cette position singulière, Nada El Hage s’impose non seulement comme une poétesse, mais comme une figure culturelle contemporaine à part entière. Une figure qui rappelle que la culture est aussi affaire de responsabilité, de retenue et de courage intellectuel. Dans le paysage arabe actuel, une telle posture est rare. Elle mérite d’être regardée, analysée et comprise, non comme une exception anecdotique, mais comme un modèle possible de relation éthique à l’héritage et à la création.

PO4OR – Bureau de Paris