On reconnaît une écriture sérieuse à un signe discret mais décisif : elle ne cherche jamais à séduire le regard avant d’avoir éprouvé sa propre nécessité. Le travail scénaristique de Nadia Kamali Marouazi s’inscrit dans cette logique exigeante. Chaque projet semble précédé d’une question silencieuse : pourquoi raconter cela, et à quel prix ? Cette interrogation, jamais formulée comme manifeste, traverse pourtant l’ensemble de son parcours et en constitue l’ossature invisible.
Chez elle, le scénario ne fonctionne pas comme un outil de fabrication narrative, mais comme un espace de tension. Tension entre ce qui peut être montré et ce qui doit rester en suspens, entre la clarté dramaturgique et la résistance du réel à toute simplification. Le récit avance sans forcer l’adhésion, laissant aux personnages leur densité propre, aux situations leur ambiguïté, et au spectateur une responsabilité active face à ce qu’il reçoit. Cette posture, rare dans un paysage dominé par l’efficacité immédiate, engage une conception profondément éthique de l’écriture.
Le parcours de Nadia Kamali Marouazi ne se lit pas comme une trajectoire linéaire. Il s’est construit par strates successives, au croisement des lettres, de l’histoire de l’art et de la pratique scénaristique. Cette formation plurielle irrigue son rapport au récit. Elle écrit en pensant la structure comme on pense une architecture : chaque élément doit tenir, non parce qu’il est spectaculaire, mais parce qu’il est nécessaire. Rien n’y est décoratif. Rien n’y sert à combler un vide artificiel.
Cette exigence se traduit par une attention constante portée aux personnages. Ils ne sont jamais réduits à des fonctions dramatiques ni à des symboles transparents. Ils existent dans leur contradiction, leur fragilité, leur part d’opacité irréductible. L’écriture ne cherche pas à les expliquer, encore moins à les justifier. Elle les accompagne, les expose dans leur complexité, acceptant que certaines zones demeurent sans résolution. Ce refus de la fermeture narrative constitue l’une des signatures les plus fortes de son travail.
Le film Triple A marque un moment important dans ce parcours. Non comme un aboutissement spectaculaire, mais comme une cristallisation. Le scénario y déploie une dramaturgie fondée sur la pluralité : pluralité des voix, des trajectoires, des expériences sociales et intimes. Le choix d’une écriture chorale n’y relève pas d’un effet de style, mais d’une nécessité structurelle. Il s’agit de faire coexister des points de vue sans les hiérarchiser artificiellement, de laisser apparaître les lignes de fracture sans les réduire à un discours univoque.
Ce positionnement explique en grande partie la réception du film dans des contextes internationaux exigeants. La reconnaissance obtenue ne repose ni sur une stratégie de visibilité ni sur une adaptation opportuniste aux attentes du marché. Elle découle d’un travail qui tient, parce qu’il repose sur une cohérence profonde entre intention, forme et regard porté sur le monde. Chez Nadia Kamali Marouazi, le scénario ne sert jamais à illustrer une thèse ; il crée les conditions d’une expérience où le spectateur est invité à penser plutôt qu’à consommer.
Cette conception du récit se prolonge naturellement dans son engagement comme directrice d’écriture et pédagogue. Transmettre, pour elle, ne consiste pas à fournir des recettes ou des formats reproductibles. Il s’agit d’accompagner un regard, d’aider à formuler une nécessité, de rappeler que toute écriture engage une responsabilité vis-à-vis de ceux qui la recevront. Cette approche exigeante tranche avec une vision utilitariste de la formation, souvent réduite à l’apprentissage de techniques standardisées.
Son intervention dans des événements internationaux consacrés aux nouvelles formes narratives et aux technologies immersives témoigne de cette même vigilance critique. Face aux promesses de la réalité virtuelle, de l’augmentation sensorielle ou de l’immersion totale, Nadia Kamali Marouazi pose des questions simples et redoutables : que devient le récit lorsque l’expérience prétend se suffire à elle-même ? Que devient la mémoire lorsque l’image se virtualise ? Ces interrogations déplacent le débat du terrain de la performance technologique vers celui du sens.
Ce déplacement est au cœur de son positionnement artistique. À la croisée du Maroc, de la France et des scènes culturelles internationales, elle incarne une écriture transfrontalière qui ne se dilue pas dans l’uniformité. Le déplacement géographique n’est jamais synonyme d’effacement des origines. Il agit au contraire comme un élargissement du regard, une mise en perspective constante des récits dominants. L’ancrage culturel devient alors une ressource critique, non un marqueur identitaire figé.
Ce qui frappe, dans l’ensemble de son parcours, c’est la continuité. Chaque projet semble dialoguer avec le précédent, non par répétition, mais par approfondissement. Il n’y a pas de rupture spectaculaire, mais une progression lente, maîtrisée, presque silencieuse. Cette fidélité à une certaine idée du travail donne à son écriture une densité perceptible, tant pour les professionnels que pour les spectateurs attentifs.
Dans un paysage audiovisuel saturé de récits rapides, conçus pour une obsolescence programmée, Nadia Kamali Marouazi occupe une place singulière. Elle ne cherche pas à occuper l’espace médiatique ; elle occupe le temps. Or le temps, en cinéma, demeure le juge le plus sévère. Cette capacité à inscrire ses récits dans une durée, à accepter qu’ils résistent à l’actualité immédiate, confère à son travail une valeur rare.
Écrire, pour elle, n’est jamais un geste neutre. C’est accepter d’en porter le poids. Le poids du sens, le poids des silences, le poids des regards croisés. Cette conception du scénario comme lieu de mémoire active fait de Nadia Kamali Marouazi une figure essentielle à observer aujourd’hui. Non comme un modèle à imiter, mais comme un repère. Un repère pour celles et ceux qui considèrent encore le récit comme un espace de pensée, de responsabilité et de transmission.
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