Très tôt, bien avant la consécration du prix Nobel, l’œuvre de Naguib Mahfouz avait trouvé en France un espace d’écoute attentif et durable. Dès 1985, dans un entretien accordé à Le Monde, le quotidien parisien identifiait ce qui allait devenir l’une des signatures majeures de l’écrivain : le génie du lieu, la densité humaine de ses personnages et la richesse d’un monde romanesque profondément enraciné dans les ruelles du Caire populaire. La presse française soulignait déjà ce qui distinguait Mahfouz de nombre de ses contemporains : un réalisme fondateur, jamais descriptif, toujours traversé par une interrogation morale.

Après l’attribution du prix Nobel de littérature en 1988, Le Monde revient sur la figure de l’écrivain avec un regard plus intime. Ce qui frappe alors n’est pas seulement l’ampleur de l’œuvre, mais l’extrême modestie de l’homme. Mahfouz apparaît comme un écrivain presque surpris par sa propre reconnaissance, accueillant la nouvelle du Nobel avec une retenue qui tranche avec la portée universelle de son travail. Cette discrétion personnelle contraste avec la force critique de ses romans, publiés souvent à contre courant des pouvoirs en place.

La presse française rappelle en effet que Mahfouz n’a jamais cessé d’exercer une liberté de ton rare dans le monde arabe. Sous Nasser, des romans comme Miramar ou Paroles sur le Nil exposent sans détour les dérives autoritaires et les désillusions idéologiques. Sous Sadate, il poursuit sa lecture critique de la société égyptienne, s’attaquant aux conséquences sociales du libéralisme économique. Cette constance dans la lucidité confère à son œuvre une cohérence éthique qui fascine durablement les lecteurs français.

Dans un long entretien accordé à The Paris Review en 1992, Mahfouz revient sur la circulation internationale de ses textes. Il y raconte comment certaines de ses nouvelles, notamment Zaabalawi, ont connu un succès inattendu après leur traduction en français, en anglais et en allemand. Il évoque aussi les zones d’ombre de ses premières traductions, comme celle de Passage des Miracles, publiée sans rémunération par un éditeur libanais avant de connaître une reconnaissance plus large en Europe à partir des années soixante dix.

La réception française de Mahfouz ne peut être dissociée du débat autour de Les Enfants de la médina. Roman emblématique, longtemps interdit en Égypte, il cristallise les malentendus liés à son écriture symbolique. Mahfouz explique que l’incompréhension de cette œuvre, assimilée à une attaque contre le religieux, l’a conduit à être publié à Beyrouth en 1959, puis à circuler clandestinement dans son propre pays. Cette lecture déformée mènera des décennies plus tard à la tentative d’assassinat dont il sera victime, événement qui renforcera encore l’aura internationale de l’écrivain.

En France, cette trajectoire conforte l’image d’un auteur majeur, à la fois profondément ancré dans sa société et universel par les questions qu’il pose. Les traductions françaises, amorcées avant le Nobel, prennent alors une ampleur nouvelle. Mahfouz devient l’écrivain arabe le plus lu et le plus étudié dans l’espace francophone, rejoignant ce cercle rare des auteurs capables de toucher un lectorat populaire autant qu’universitaire. Lui même reconnaît l’influence déterminante de la littérature française sur son écriture, notamment celle de Balzac et de Marcel Proust, dont il partage le sens du temps long et de la construction romanesque.

Les chercheurs français confirment cette lecture. Les études consacrées à Mahfouz soulignent son obsession des grandes questions qui traversent le monde arabe : la justice sociale, la modernité, la libération nationale, la tension entre tradition et progrès. Ses personnages, bien que typés, ne sont jamais figés. Ils évoluent, se contredisent, vieillissent avec leur époque. Cette dynamique confère à son œuvre une dimension profondément humaine et résolument tournée vers l’avenir.

Dans un entretien accordé à L’Humanité en décembre 2001, Mahfouz affirme avec clarté que la modernité constitue un horizon inévitable pour le monde arabe. Malgré les reculs, les crises et les violences, il demeure convaincu que l’histoire avance par paliers, et que les sociétés finissent toujours par intégrer les valeurs du progrès, comme ce fut le cas pour l’éducation des femmes au cours du XXe siècle.

Cette vision traverse l’ensemble de son œuvre. Mahfouz y défend un islam humaniste, respectueux de la liberté de conscience, hostile à toute forme d’exclusion ou de violence. S’il constate l’absence de ces valeurs dans le quotidien, il ne renonce jamais à l’espoir. C’est sans doute cette tension entre lucidité et confiance qui explique la fascination durable qu’exerce Naguib Mahfouz en France.

À travers le regard de la presse française, il apparaît moins comme un écrivain exotique que comme une conscience universelle. Un romancier du lieu devenu écrivain du monde, dont l’œuvre continue de dialoguer avec les lecteurs français bien au delà des frontières culturelles et linguistiques.

Bureau du Caire