Il arrive que certaines voix déplacent les frontières sans bruit, non pas en cherchant à rompre avec l’héritage mais en le traversant autrement. La trajectoire de Nai Barghouti appartient à cette catégorie rare d’artistes pour lesquelles chanter ne consiste pas seulement à interpréter une mélodie, mais à reconfigurer le rapport même entre mémoire, souffle et présence. À l’écoute, quelque chose se déplace : la voix cesse d’être un simple vecteur d’émotion pour devenir une matière vivante, une architecture sonore capable d’habiter plusieurs mondes à la fois.

Née à Ramallah et formée entre différentes traditions musicales, elle incarne une génération qui refuse les frontières esthétiques rigides. Très tôt exposée à la musique arabe classique, aux répertoires occidentaux et au jazz, elle développe une sensibilité hybride où l’apprentissage académique ne limite pas la liberté d’invention. Cette pluralité ne constitue pas un décor biographique mais le socle même de sa recherche artistique : comment transformer une tradition en espace de mouvement plutôt qu’en objet figé.

L’un des aspects les plus fascinants de son travail réside dans la notion qu’elle nomme elle-même « naistrumentation ». Derrière ce terme, une proposition artistique précise : utiliser la voix comme un instrument autonome, capable de dialoguer avec les structures du jazz tout en conservant les ornements propres aux maqâms arabes. Ce geste dépasse la virtuosité technique. Il questionne la hiérarchie traditionnelle entre parole et son, entre texte et vibration. Chez elle, le chant peut se passer de mots sans perdre sa force narrative, comme si la voix devenait un langage préverbal, un espace où l’identité se recompose.

Cette approche rappelle la tradition du scat jazz, mais s’en distingue par une relation profonde au patrimoine vocal arabe. Les inflexions, les micro-intervalles, la respiration même semblent porter une mémoire collective. Pourtant, rien n’y apparaît nostalgique. Au contraire, chaque improvisation agit comme une traversée contemporaine du passé. Le patrimoine devient matière première pour une création actuelle, ouverte, en dialogue constant avec des musiciens issus d’horizons multiples.

Sur scène, cette tension entre héritage et modernité se manifeste avec une intensité particulière. L’artiste ne cherche pas à reproduire un modèle de diva orientale ni celui d’une chanteuse jazz occidentale. Elle habite un espace intermédiaire, un lieu où la présence scénique se construit dans l’écoute et l’improvisation. Les collaborations avec des orchestres européens, les performances dans des salles prestigieuses ou les projets expérimentaux témoignent d’une capacité rare à circuler entre différents univers sans diluer son identité.

La question de l’appartenance traverse son œuvre de manière subtile. Être une artiste palestinienne sur la scène internationale implique une dimension politique, mais celle-ci n’est jamais réduite à un slogan. Elle se manifeste plutôt comme une éthique du regard et du son. Certains projets, notamment ceux liés à la solidarité ou à la mémoire collective, révèlent une conscience aiguë du rôle de l’artiste face au monde. Le chant devient alors un espace de résistance douce, une manière d’inscrire la fragilité humaine au cœur de la création.

Dans ses interprétations de classiques arabes, l’équilibre entre respect et transformation apparaît particulièrement révélateur. Plutôt que de reproduire les figures mythiques du passé, elle propose une lecture personnelle, parfois minimaliste, parfois intensément improvisée. Ce geste révèle une relation mature à la tradition : ne pas la sanctuariser, mais l’habiter. Chaque reprise devient une conversation intime avec les voix qui l’ont précédée, une tentative de comprendre ce que signifie chanter aujourd’hui après Fairouz, Oum Kalthoum ou Abdel Wahab.

Son parcours académique, notamment ses études de jazz à Amsterdam, joue un rôle central dans cette construction. Le jazz lui offre un espace de liberté structurelle, un langage où l’improvisation devient un principe philosophique. Pourtant, cette liberté n’efface jamais la précision technique ni la discipline musicale. L’équilibre entre rigueur et spontanéité constitue l’une des signatures de son travail.

À l’ère des réseaux sociaux et de la consommation rapide de la musique, la démarche de Nai Barghouti se distingue par une temporalité différente. Ses projets semblent s’inscrire dans une recherche lente, presque artisanale, où chaque collaboration devient un laboratoire sonore. Les interactions avec des artistes issus de la musique électronique ou du monde contemporain témoignent d’une curiosité constante, mais toujours guidée par une cohérence esthétique.

La réception critique de son travail souligne souvent la flexibilité exceptionnelle de sa voix. Pourtant, réduire son art à la virtuosité serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui marque véritablement, c’est la capacité à transformer la technique en langage émotionnel et intellectuel. La voix n’est pas seulement belle ; elle pense, elle explore, elle questionne.

Dans le contexte actuel, où la musique du monde est parfois réduite à une étiquette commerciale, son approche propose une alternative. Elle refuse la folklorisation tout en revendiquant ses racines. Cette position délicate exige une conscience artistique profonde, capable de naviguer entre attentes du marché et fidélité à une vision personnelle.

Observer son évolution, c’est aussi assister à l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes arabes qui ne se définissent plus uniquement par leur origine géographique mais par leur capacité à créer des espaces hybrides. Nai Barghouti ne représente pas seulement une scène musicale ; elle incarne un mouvement plus large où les identités deviennent fluides, mouvantes, en dialogue constant avec le monde.

Il serait tentant de voir dans son succès international une simple reconnaissance du talent individuel. Pourtant, ce qui se joue dépasse la trajectoire personnelle. Sa présence révèle une transformation des imaginaires culturels, où la voix arabe contemporaine cesse d’être périphérique pour devenir un centre de création.

En définitive, son travail invite à repenser la notion même de chant. Non plus comme une performance figée, mais comme une exploration continue du souffle humain. Habiter la voix, chez elle, signifie habiter un territoire invisible, traversé par l’histoire, la mémoire et l’avenir. Et peut-être est-ce là que réside la singularité de son art : dans cette capacité à faire de chaque note un passage entre les mondes.

PO4OR | Bureau de Paris