Il existe des musiciens pour qui la musique ne constitue ni une carrière ni une démonstration virtuose, mais une traversée intérieure. Chez eux, la note ne cherche pas à séduire ; elle cherche à révéler. Le parcours de Naseer Shamma appartient à cette lignée rare où l’art cesse d’être un espace de performance pour devenir un chemin de conscience. Le oud, entre ses mains, n’est pas seulement un instrument ancien porté par une tradition prestigieuse ; il devient une respiration prolongée, un lieu d’écoute du monde et de soi, une pratique où le geste musical rejoint une quête spirituelle silencieuse.

Comprendre son œuvre exige d’abandonner la lecture habituelle qui sépare technique et intériorité. Certes, sa maîtrise instrumentale est indiscutable, mais elle n’est jamais une finalité. Chaque phrase musicale semble naître d’un travail de dépouillement, comme si le musicien cherchait moins à ajouter qu’à retirer, moins à remplir qu’à ouvrir un espace où la vibration puisse se déposer avec justesse. Cette économie du geste évoque une éthique proche des traditions contemplatives : la musique devient écoute avant d’être expression.

Le rapport de Naseer Shamma au oud ne se réduit pas à la conservation d’un héritage. Il s’inscrit dans une continuité vivante où la tradition n’est pas figée mais réinterprétée à travers une sensibilité contemporaine. Le passé n’est pas reproduit ; il est habité. L’instrument, chargé de siècles d’histoire, devient un territoire intérieur que l’artiste explore avec une patience presque ascétique. Dans cette exploration, la virtuosité n’est jamais spectaculaire. Elle se manifeste dans la précision du silence, dans la capacité à laisser respirer la note, dans une tension constante entre retenue et intensité.

Cette approche transforme profondément la relation entre musicien et auditeur. L’écoute ne consiste plus à admirer une performance mais à partager une expérience. La musique de Naseer Shamma invite à ralentir, à suspendre le flux ordinaire du temps. Elle ouvre un espace où le son devient méditation. Chaque composition semble chercher un point d’équilibre fragile entre mémoire et présence, entre nostalgie et transformation. Le oud devient alors une voix qui ne raconte pas seulement une histoire personnelle, mais une histoire collective traversée par l’exil, la perte, la persistance et la reconstruction.

L’ancrage irakien de son parcours joue un rôle déterminant dans cette dimension intérieure. Plus qu’une origine, il constitue une mémoire vibrante qui traverse l’œuvre sans jamais se transformer en discours explicite. Le musicien ne revendique pas la douleur comme un motif esthétique ; il la transforme en matière sonore. Cette transmutation rappelle certaines traditions spirituelles où l’expérience du monde, même la plus douloureuse, devient une source de connaissance plutôt qu’une blessure figée. Le son se fait alors espace de guérison, non pas au sens thérapeutique simplifié, mais comme possibilité de réconcilier des fragments dispersés.

La dimension pédagogique de son engagement prolonge cette vision. Fonder des maisons du oud ou transmettre un savoir ne relève pas seulement d’une volonté institutionnelle. Il s’agit d’un geste initiatique, presque spirituel, où l’enseignement dépasse la technique pour toucher à une manière d’être au monde. Apprendre le oud devient une discipline intérieure, un apprentissage de l’écoute, de la patience et du rapport au silence. Le maître n’impose pas une forme ; il ouvre un chemin. Cette posture rappelle les traditions soufies où la transmission ne consiste pas à reproduire un modèle mais à accompagner une transformation personnelle.

Dans un paysage musical souvent dominé par la rapidité, l’efficacité et la visibilité immédiate, la démarche de Naseer Shamma propose un autre rythme. Elle valorise la lenteur, la maturation, la profondeur. Cette temporalité longue confère à son travail une dimension presque méditative, comme si chaque note portait le poids d’une réflexion préalable. L’artiste semble chercher un état d’équilibre où le son naît naturellement, sans effort apparent, après un long processus d’écoute intérieure.

La reconnaissance internationale dont il bénéficie ne transforme pas cette approche en spectacle globalisé. Au contraire, elle confirme la possibilité d’une universalité enracinée. Sa musique ne s’adresse pas au monde en simplifiant son langage, mais en approfondissant sa singularité. C’est précisément cette fidélité à une recherche intérieure qui rend son œuvre accessible au-delà des frontières culturelles. Le spectateur, quel que soit son horizon, perçoit une sincérité qui dépasse les codes stylistiques.

Le rapport entre silence et musique constitue l’un des axes les plus significatifs de son univers. Chez Naseer Shamma, le silence n’est jamais absence ; il est présence préparatoire. Il donne sens à la note qui suit et prolonge celle qui disparaît. Cette attention au silence rapproche son travail d’une esthétique contemplative où chaque son devient un événement rare. Le musicien ne remplit pas l’espace sonore ; il le sculpte, laissant émerger des moments de suspension où l’écoute devient presque introspective.

Cette relation particulière au temps transforme également la perception du concert. Le public n’assiste pas simplement à une exécution musicale ; il entre dans une expérience partagée. Le musicien et l’auditeur semblent respirer ensemble, guidés par une progression intérieure plus que par une structure spectaculaire. Le concert devient un espace de présence collective où la musique agit comme un langage silencieux reliant les individus.

Penser Naseer Shamma dans une perspective soufie ne signifie pas réduire son œuvre à une spiritualité explicite. Il s’agit plutôt de reconnaître une attitude intérieure où l’art devient une voie de connaissance. La musique ne sert pas à démontrer un savoir-faire mais à explorer un état d’être. Cette dimension se ressent dans la retenue de son jeu, dans la manière dont il privilégie la profondeur émotionnelle à l’effet immédiat. L’artiste semble chercher une forme de vérité sonore, fragile et mouvante, que seule une écoute attentive peut révéler.

Ainsi, son parcours dépasse largement la figure du virtuose du oud. Il incarne une manière d’habiter la musique comme une discipline intérieure, une pratique de présence au monde. Dans un univers artistique souvent marqué par la fragmentation et l’accélération, son travail rappelle que la musique peut encore être un espace de contemplation, un lieu où le son devient chemin et où l’écoute se transforme en expérience intérieure.

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