Il est des artistes dont le parcours ne se lit ni comme une trajectoire d’intégration, ni comme un récit d’exil sublimé. Leur travail se situe ailleurs, dans une zone plus exigeante, là où les héritages cessent d’être des appartenances figées pour devenir des outils de pensée. Nawras Altaky appartient à cette catégorie rare. Son œuvre ne cherche ni à représenter l’Orient pour l’Occident, ni à traduire l’Occident pour l’Orient. Elle opère plus profondément. Elle reconfigure les conditions mêmes de l’écoute.

Compositeur, chanteur et joueur de oud installé à Utrecht, Nawras Altaky s’impose aujourd’hui comme l’une des voix les plus singulières de la scène musicale néerlandaise et européenne. Non par l’effet d’un métissage spectaculaire, mais par un travail patient sur les structures, celles du maqâm arabe, du jazz contemporain, de la musique écrite occidentale, et surtout de l’improvisation comme espace de responsabilité artistique. Être nommé City Composer of Utrecht ne constitue pas, dans son cas, une consécration symbolique. Il s’agit de la reconnaissance institutionnelle d’un langage déjà construit, déjà nécessaire.

Chez Altaky, le maqâm n’est jamais convoqué comme un marqueur identitaire ou une couleur exotique. Il est un système de pensée musicale, avec ses tensions internes, ses zones d’ombre, ses possibilités de suspension. Ce qui l’intéresse n’est pas la citation mais la continuité. Comment un mode ancien peut-il dialoguer avec des formes contemporaines sans être muséifié. Comment l’improvisation peut-elle cohabiter avec l’écriture sans perdre sa charge de risque. Ces questions traversent son travail comme une ligne de force, bien au-delà des catégories de world music ou de fusion.

Formé au Conservatoire d’Utrecht, où il obtient un master en composition et en recherche artistique, Nawras Altaky incarne une figure encore rare. Celle d’un musicien issu d’une tradition orale qui investit pleinement les outils conceptuels et analytiques de la musique occidentale contemporaine, sans jamais se départir de l’intuition. Cette double exigence, rigueur structurelle et liberté du geste, confère à sa musique une densité particulière. Chaque pièce semble tenir sur un équilibre fragile entre contrôle et abandon.

Sa voix, souvent décrite comme un baryton chaud et magnétique, ne fonctionne pas comme un simple vecteur mélodique. Elle est un instrument dramaturgique à part entière. Lorsqu’il chante, Altaky ne cherche pas l’effet. Il construit une temporalité. Les silences comptent autant que les notes, les respirations autant que les phrases. C’est dans cette maîtrise du temps, plus que dans la virtuosité, que se loge sa puissance expressive. La critique néerlandaise a souligné à plusieurs reprises cette capacité rare à installer la tension sans jamais la surligner.

Cette approche trouve un terrain d’expérimentation privilégié dans ses collaborations avec des institutions majeures telles que le Bimhuis, North Sea Jazz, November Music, l’International Chamber Music Festival ou le Grachtenfestival. Autant de lieux où la musique n’est pas pensée comme un produit, mais comme une recherche. Dans ces contextes, Nawras Altaky n’apparaît pas comme un invité venu d’ailleurs, mais comme un acteur central du paysage musical contemporain. Son travail pour le théâtre, le cinéma et la danse prolonge cette logique. La musique y devient un espace de narration, mais aussi de friction entre le corps, la mémoire et le mouvement.

L’année 2025 marque une étape décisive avec sa résidence artistique au Bimhuis dans le cadre de la série Reflex. Le projet Arise y prend forme comme une œuvre profondément humaine, dédiée à l’esprit de résilience des survivants à travers le monde. Là encore, Altaky évite toute emphase. La notion de survie n’est pas traitée comme un slogan, mais comme une expérience intérieure, traduite par des architectures sonores où la fragilité devient force. Ce projet confirme une dimension essentielle de son travail. La musique comme espace éthique, où chaque choix esthétique engage une vision du monde.

Ce qui distingue fondamentalement Nawras Altaky, c’est son refus des raccourcis. Dans un contexte européen souvent tenté de célébrer la diversité à travers des figures facilement identifiables, il choisit la complexité. Il ne simplifie pas le maqâm pour le rendre accessible, pas plus qu’il n’édulcore le jazz pour le rendre compatible. Il accepte la zone de trouble, l’inconfort de l’écoute, convaincu que c’est là que se joue la rencontre véritable entre les cultures.

Cette posture explique pourquoi il est aujourd’hui perçu, aux Pays-Bas, non seulement comme un musicien, mais comme un penseur sonore. Être City Composer signifie, dans ce cadre, interroger la ville elle-même. Ses flux, ses fractures, ses mémoires multiples. La musique d’Altaky ne décrit pas Utrecht. Elle la traverse, l’écoute, la met en résonance avec d’autres villes intérieures, Damas, Beyrouth, Paris, sans jamais les figer dans une géographie nostalgique.

Dans un paysage culturel européen en quête de récits nouveaux, Nawras Altaky propose autre chose qu’une synthèse. Il offre une méthode. Celle d’un dialogue exigeant entre traditions, où aucune ne domine, où aucune ne se dissout. Son œuvre rappelle que le véritable pont entre l’Orient et l’Occident ne se construit ni par la juxtaposition ni par la concession, mais par un travail profond sur le langage, le temps et l’écoute.

À ce titre, il incarne pleinement l’esprit que PO4OR cherche à mettre en lumière. Un Orient actif, pensant, producteur de formes contemporaines, capable d’habiter les institutions européennes sans renoncer à sa complexité. Nawras Altaky n’est pas un symbole. Il est une pratique vivante du passage. Et c’est précisément ce qui rend son parcours non seulement remarquable, mais nécessaire.

Rédaction PO4OR – Portail de l’Orient