Nay Tabbara ne vient pas au cinéma par la déclaration, mais par la coupe. Son regard s’est formé dans l’intervalle précis où une image cesse d’être illustrative pour devenir signifiante. C’est là, dans cette zone d’ajustement et de tension, que se construit son œuvre. Réalisatrice, scénariste et monteuse, elle pense le récit comme une matière vivante, traversée par la mémoire, la politique et l’éthique du choix.

Son cinéma n’emploie pas l’événement comme un choc spectaculaire. Il l’accueille comme une onde intérieure. Ebb & Flow, présenté en première mondiale à Tribeca, en est l’exemple le plus abouti à ce jour. Inspiré de faits réels liés aux instabilités du Liban du début des années 2000, le film ne documente pas l’explosion : il observe ce qu’elle déplace dans un corps adolescent, dans une décision intime, dans une confiance soudain fragilisée. La politique n’est jamais un décor. Elle est une vibration qui traverse les gestes.

Cette précision tient à une conscience aiguë du montage. Nay Tabbara ne sépare pas l’écriture de la coupe : elle les pense ensemble. Le montage, chez elle, n’est pas une phase technique tardive, mais une éthique du regard. Que garder ? Que taire ? À quel moment laisser respirer le plan ? Ces questions structurent aussi bien ses films que son travail comme monteuse sur Stockade ou Punter, œuvres reconnues en festivals internationaux. Loin d’être une compétence parallèle, le montage fonde son rapport au sens.

Formée à la réalisation à la NYU Tisch School of the Arts, après une expérience de terrain comme assistante réalisatrice au Liban auprès de Ziad Doueiri et Mounia Akl, elle développe une pratique située entre deux géographies et deux régimes de narration. New York et Beyrouth ne sont pas des étiquettes biographiques ; ce sont des cadres mentaux. L’un aiguise la structure, l’autre maintient la porosité au réel. De cette tension naît une langue cinématographique attentive aux seuils.

Son premier court métrage marquant, Frayed Roots, présenté à Raindance, posait déjà les fondations de son travail : une attention aux traces, aux héritages, à ce qui se transmet sans mots. Avec Ebb & Flow, cette recherche gagne en densité et en maturité. La sélection dans une série de festivals qualifiants pour les Oscars (Palm Springs, IndyShorts, HollyShorts, Nashville) ne consacre pas une promesse : elle reconnaît une cohérence.

Cette cohérence se prolonge dans son engagement pédagogique. Enseigner le montage à NYU Tisch, contribuer à la coordination du département de post-production, ce n’est pas transmettre des recettes. C’est partager une responsabilité : celle de former des regards capables de discernement. Dans un monde saturé d’images, Nay Tabbara défend une pratique de la retenue. Savoir quand couper est, pour elle, une question morale.

La signature avec la société 75East, orientée SWANA, inscrit son travail dans une dynamique de production attentive aux voix et aux territoires souvent périphérisés. Là encore, aucune posture. Un alignement. Produire, écrire, monter : autant de manières d’assumer un même engagement envers la complexité du réel.

Nay Tabbara appartient à cette génération qui ne confond pas vitesse et urgence. Son cinéma avance par précision, par écoute, par confiance accordée au spectateur. Il ne cherche pas l’adhésion immédiate, mais la résonance durable. Dans ses films, le sens ne s’impose pas ; il affleure, à condition de regarder longtemps.

Ce qui se dessine aujourd’hui n’est pas un moment, mais une trajectoire. Une œuvre en construction qui fait du montage une pensée, et de la pensée une forme de soin portée au monde. Là où beaucoup ajoutent des images, Nay Tabbara choisit. Et dans ce choix, quelque chose demeure.

Bureau de Paris