Le parcours de Nejib Belhassen ne se lit pas comme une ascension linéaire ni comme une trajectoire de starification progressive. Il se construit par déplacements successifs, par ajustements constants entre des systèmes de production, des langues, des imaginaires et des attentes souvent contradictoires. Son travail d’acteur s’inscrit dans cet espace instable où il faut apprendre à exister sans se figer, à être visible sans devenir prévisible.
Formé par la pratique plus que par l’exposition médiatique, Belhassen aborde le jeu comme une discipline de précision. Ce qui frappe dans ses interprétations, ce n’est pas l’effet immédiat, mais la tenue. Une manière de rester dans le cadre sans jamais s’y dissoudre, de porter un rôle sans chercher à le dominer. Le corps ne déborde pas, la voix ne surligne pas : tout procède d’un contrôle discret, presque intériorisé.
Ses premiers rôles au cinéma tunisien, notamment dans Histoires Tunisiennes, l’inscrivent d’emblée dans un rapport réaliste au récit. Ici, pas de figures héroïques ni de trajectoires spectaculaires, mais des personnages ancrés dans un quotidien traversé par des tensions sociales, morales et politiques. Belhassen s’y impose non par la démonstration, mais par une présence stable, attentive aux silences autant qu’aux dialogues.
Très vite, son parcours s’élargit à d’autres territoires. En passant par des productions arabes et européennes, il entre dans des dispositifs narratifs où l’acteur est souvent sommé d’incarner des fonctions plus que des individus : le responsable politique, le militaire, l’homme d’institution, le représentant d’un ordre établi. Ces rôles de pouvoir, récurrents dans sa filmographie, pourraient facilement conduire à une typologie figée. Belhassen choisit au contraire de les travailler de l’intérieur.
Dans des séries comme Baad Al Bedaya, El-Haram el-Rabe ou Saraya Abdeen, il ne joue pas l’autorité comme un masque. Il en explore les fissures, les ambiguïtés, parfois la fatigue morale. L’autorité, chez lui, n’est jamais totalement souveraine. Elle est traversée par le doute, par la peur de perdre le contrôle, par le poids des décisions prises. Cette nuance empêche le personnage de devenir un simple symbole.
Son passage dans des productions européennes, notamment Ce que le jour doit à la nuit, marque une autre étape. Ici, l’enjeu n’est plus seulement linguistique ou culturel, mais aussi symbolique. Comment exister dans un récit qui regarde l’histoire depuis un autre point de vue ? Comment éviter d’être réduit à une fonction narrative secondaire ou à une figure exotisée ? Belhassen répond par la sobriété. Il n’impose pas sa présence ; il l’inscrit dans le rythme du film.
Ce rapport mesuré à l’image se retrouve dans son travail télévisuel occidental, qu’il s’agisse de séries ou de téléfilms. Là encore, il occupe souvent des rôles périphériques mais structurants. Des personnages qui ne sont pas au centre du récit, mais sans lesquels le récit ne tient pas. Cette position, moins visible mais plus exigeante, correspond à une conception du métier éloignée de la recherche de reconnaissance immédiate.
Ce qui traverse l’ensemble de son parcours, c’est une relation consciente aux systèmes de représentation. Être un acteur tunisien travaillant dans des productions arabes et européennes implique une vigilance permanente face aux assignations. Belhassen ne nie pas cette réalité ; il la travaille. Chaque rôle devient une négociation entre ce que le scénario attend et ce que l’acteur accepte de livrer.
Son jeu repose sur une économie du geste. Peu d’emphase, peu d’effets, mais une attention constante à la cohérence interne du personnage. Cette retenue crée une forme de crédibilité rare, particulièrement précieuse dans des récits historiques ou politiques où la tentation du surjeu est forte. Belhassen choisit la continuité plutôt que la rupture, la durée plutôt que l’impact.
Dans un paysage audiovisuel dominé par la vitesse, la répétition et la standardisation des profils, son parcours rappelle qu’il existe une autre voie. Celle d’un acteur qui construit une filmographie sans céder à la logique de l’image unique. Un acteur pour qui chaque rôle est un espace de travail, non une vitrine.
Nejib Belhassen n’incarne pas une carrière spectaculaire. Il incarne une constance. Et c’est précisément cette constance, discrète mais exigeante, qui donne à son parcours une valeur particulière aujourd’hui : celle d’un acteur qui traverse les frontières sans perdre sa ligne intérieure.
— Bureau de Paris