Il existe des trajectoires publiques qui se construisent par accumulation d’images, et d’autres par déplacement du regard. Le parcours de Nesrin Sanad appartient clairement à la seconde catégorie. Rien, dans sa présence, ne relève de la simple exposition. Ce qui se joue chez elle n’est pas une quête de visibilité, mais une négociation permanente avec ce que l’image permet, impose, ou menace d’effacer.
Issue du champ de la mode internationale, Sanad n’a jamais traité le corps comme une surface passive. Très tôt, son travail s’inscrit dans une tension : comment rester lisible dans un système fondé sur la consommation rapide des silhouettes, sans se laisser réduire à une fonction décorative ? Cette question structure l’ensemble de ses choix, bien au-delà des podiums.
Son passage par les grandes scènes de la mode ,Paris Fashion Week, maisons de luxe, campagnes internationales ,lui donne une maîtrise précise des codes visuels contemporains. Mais cette maîtrise n’est jamais fétichisée. Elle devient un outil. L’image, chez Sanad, n’est pas une fin ; elle est un langage provisoire, parfois utile, parfois contraignant, toujours à interroger.
C’est précisément ce déplacement qui rend cohérente son entrée dans le champ du cinéma. Lorsqu’elle apparaît à l’écran, notamment dans des projets présentés à Cannes ou dans des films courts à forte charge symbolique, elle ne transpose pas la pose vers le jeu. Elle accepte au contraire une perte de contrôle. Le cinéma l’oblige à abandonner la fixité, à se confronter au temps, à la durée, à la vulnérabilité du récit.
Ce basculement est essentiel. Là où la mode fige, le cinéma expose la fragilité. Là où l’image publicitaire promet une maîtrise totale, la fiction impose l’incertitude. Sanad ne s’y présente pas comme une actrice qui “ajoute” une compétence à son CV, mais comme une figure en transformation, consciente des risques de ce passage.
Son rapport au jeu n’est ni démonstratif ni spectaculaire. Il repose sur une économie du geste, une retenue qui n’est jamais absence, mais concentration. Cette manière d’occuper l’écran, sans le saturer ,inscrit son travail dans une tradition plus méditative que performative. Elle ne cherche pas à séduire le regard ; elle accepte d’y résister.
Cette posture s’inscrit aussi dans une géographie symbolique complexe. Égyptienne d’origine, active sur des scènes européennes et internationales, Sanad évolue dans un espace où l’identité est souvent instrumentalisée. Elle évite pourtant toute assignation folklorique ou exotique. Son travail ne revendique pas une identité comme slogan ; il la laisse apparaître comme une stratification, faite de déplacements, de contradictions, de silences.
Ce refus de la simplification est sans doute l’un des points les plus forts de son parcours. Dans un environnement médiatique avide de récits clairs et de figures immédiatement classables, Sanad accepte l’ambiguïté. Elle ne se raconte pas comme un “succès”, mais comme un processus. Cette lenteur volontaire constitue une forme de résistance.
Même son engagement public, qu’il s’agisse de distinctions internationales ou de participations à des initiatives caritatives, s’inscrit dans cette logique de discrétion active. Rien n’est mis en avant comme preuve morale. Ces gestes existent, mais ne saturent pas le récit. Ils prolongent une éthique plutôt qu’ils ne la proclament.
Ce qui rend son parcours particulièrement intéressant sur le plan éditorial, c’est cette capacité à circuler entre des régimes d’images opposés sans se perdre. Mode, cinéma, médias : autant de territoires où l’exposition peut rapidement devenir une prison. Sanad y circule avec une conscience aiguë des limites. Elle sait quand l’image sert le propos, et quand elle doit être contredite.
À ce titre, elle incarne une figure contemporaine rare : celle d’une présence qui ne confond pas visibilité et existence. Une trajectoire qui ne cherche pas à occuper tout l’espace, mais à l’habiter avec précision. Son travail ne s’impose pas par l’éclat, mais par la cohérence.
Ce bورتريه n’est donc pas celui d’une icône figée, ni d’une célébrité à célébrer. Il est celui d’un parcours en tension, d’une femme qui utilise les outils du visible pour interroger ce qu’ils produisent. Dans un monde saturé d’images, cette posture relève presque d’un acte critique.
-PO4OR Bureau de Paris