Certaines trajectoires artistiques ne naissent pas du désir d’apparaître, mais de celui de construire. Chez Nibal Arakji, le cinéma ne commence pas devant la caméra ; il naît dans l’écriture, se façonne dans la production et ne devient performance qu’en dernier lieu. Cette inversion des rôles habituels — produire et écrire avant d’incarner — révèle une approche singulière : celle d’une créatrice qui pense le cinéma comme architecture narrative plutôt que comme simple visibilité.
Formée à la Sorbonne et vivant entre la France et le Liban, elle appartient à une génération de cinéastes façonnée par la circulation des regards. Entre Paris et Beyrouth, son parcours témoigne d’un dialogue permanent entre deux espaces culturels : l’un marqué par une tradition intellectuelle et analytique du cinéma, l’autre par une urgence sociale et humaine où les récits deviennent une nécessité presque vitale.
Dès ses premiers projets, l’écriture apparaît comme le cœur de sa démarche. Écrire, pour elle, n’est pas seulement élaborer une intrigue ; c’est interroger les structures invisibles de la société. Son film « Beirut Intersections » esquisse déjà cette volonté d’explorer les fractures et les intersections humaines dans un Liban en mutation. Loin de la nostalgie ou du spectaculaire, elle choisit une approche attentive aux détails du quotidien, aux tensions silencieuses, aux transformations intimes.
Cette orientation se confirme avec « Qissat Thawani », œuvre marquée par une ambition d’auteur assumée. Le film, salué dans plusieurs festivals internationaux, révèle une vision cinématographique où la narration devient un espace de questionnement plutôt qu’un simple récit linéaire. Chez Arakji, le cinéma n’impose pas de réponses ; il ouvre des possibilités.
Pourtant, sa trajectoire ne s’arrête pas à l’auteurisme pur. Avec « Yalla Aa’belkon », elle opère un déplacement stratégique vers la comédie sociale. Ce choix, souvent perçu comme un changement de registre, apparaît en réalité comme une continuité logique. La comédie, chez elle, n’est jamais légère par hasard : elle devient un outil critique, un moyen d’aborder des sujets complexes — le mariage, la pression sociale, les transitions générationnelles — sans perdre le lien avec le public.
Cette capacité à naviguer entre cinéma d’auteur et cinéma populaire constitue l’un des aspects les plus fascinants de son travail. Elle ne cherche pas à opposer ces deux univers, mais à les réconcilier. Là où certains créateurs s’enferment dans une identité artistique unique, Arakji préfère le mouvement. Elle explore les frontières entre l’intime et le collectif, entre le regard analytique hérité de son parcours académique et la spontanéité d’une narration accessible.
Son rôle de productrice joue ici un rôle déterminant. Produire signifie accepter la complexité du réel : négocier avec les contraintes financières, convaincre les partenaires, inventer des solutions dans un contexte où le cinéma indépendant libanais fait face à des défis constants. Cette dimension pragmatique nourrit son regard artistique. Elle sait que chaque film est aussi une bataille invisible.
L’expérience de la diaspora enrichit également son approche. Vivre en France tout en racontant le Liban crée une distance fertile. Cette distance ne dilue pas l’identité ; elle la rend plus précise. Elle permet d’observer les contradictions sociales avec une lucidité particulière, d’interroger les normes culturelles sans tomber dans le jugement.
Un thème récurrent traverse son œuvre : la question du temps et de l’âge. Contrairement à une industrie souvent obsédée par la jeunesse, elle explore les transitions de la vie adulte, les attentes sociales liées au mariage ou à la réussite personnelle. Ces récits deviennent des miroirs collectifs où chacun peut reconnaître ses propres interrogations.
Ce qui distingue profondément Nibal Arakji, c’est sa capacité à transformer l’expérience personnelle en réflexion universelle. Elle ne cherche pas à imposer une vision idéologique ; elle préfère créer des espaces de dialogue. Dans ses films, les personnages ne sont jamais réduits à des symboles : ils restent humains, contradictoires, fragiles.
Le passage à l’interprétation apparaît alors comme une extension naturelle de cette démarche. Jouer ne signifie pas se mettre au centre, mais habiter l’espace narratif qu’elle a elle-même contribué à construire. Cette approche renverse le rapport traditionnel entre auteur et acteur : elle incarne des personnages issus d’une vision globale déjà pensée.
Dans un paysage audiovisuel dominé par la vitesse et l’hyper-visibilité, sa trajectoire propose une autre temporalité. Une temporalité faite de construction progressive, de choix stratégiques et d’une fidélité constante à une vision personnelle. Chaque projet semble s’inscrire dans une continuité plutôt que dans une rupture.
Plus largement, son parcours reflète les transformations du cinéma contemporain au Moyen-Orient. Une génération de créateurs refuse désormais les catégories rigides et explore des formes hybrides. Arakji s’inscrit pleinement dans ce mouvement, tout en conservant une signature propre : une attention particulière aux réalités sociales et à la complexité des relations humaines.
Ainsi, son travail interroge une question essentielle : comment raconter une société en mutation sans perdre l’humain au cœur du récit ? La réponse se trouve peut-être dans son équilibre entre analyse et émotion. Elle observe le réel avec précision, mais laisse toujours une place à la sensibilité.
À mesure que son parcours évolue, une constante demeure : le désir de créer des films qui parlent à la fois au public et à la pensée. Entre production, écriture et jeu, elle construit un espace où le cinéma devient un laboratoire social. Un lieu où les histoires ne se contentent pas de divertir, mais participent à une conversation collective.
En cela, Nibal Arakji incarne une figure particulière du cinéma contemporain : une créatrice pour qui la caméra n’est pas seulement un outil de représentation, mais un instrument d’exploration. Son œuvre rappelle que le cinéma peut encore être un espace de réflexion, de transformation et de rencontre entre les mondes.
PO4OR-Bureau de Paris