Il arrive parfois qu’une pratique artistique ne cherche pas simplement à produire des images, mais à reconstruire la manière dont nous regardons ce qui a déjà été vu. Chez Noor Hisham Al-Saif, la création visuelle n’est pas une affirmation esthétique isolée; elle devient un espace où la mémoire culturelle, l’expérience intime et le langage cinématographique se rencontrent pour redéfinir la relation entre regard et souvenir. Son travail se situe précisément dans cette zone fragile où l’image cesse d’être un objet pour devenir une archive vivante.

Née dans un contexte culturel traversé par des transformations rapides, elle appartient à une génération d’artistes arabes pour laquelle l’image n’est plus uniquement un moyen d’expression mais un outil d’analyse. Visual artist, critique de cinéma et conteuse visuelle, elle évolue à la frontière entre disciplines, refusant de séparer la pensée critique de la pratique artistique. Cette hybridité constitue le cœur de son identité: penser l’image comme un texte, et construire le texte comme une image.

Son univers plastique révèle une fascination pour la mémoire collective et individuelle, particulièrement à travers les références cinématographiques et médiatiques. Les œuvres qui revisitent des objets culturels cassettes vidéo, affiches, fragments visuels ne relèvent pas d’une simple nostalgie décorative. Elles interrogent la manière dont le cinéma habite notre imaginaire et transforme notre perception du réel. Dans ses compositions, la culture populaire devient une matière narrative qui permet d’explorer les émotions, les identités et les traces invisibles du temps.

Le rapport à l’enfance et au souvenir, visible dans des projets comme “I forgot to grow up”, révèle une réflexion profonde sur la temporalité. Grandir ne signifie pas abandonner les images qui nous ont formés; au contraire, ces images deviennent des repères pour comprendre le présent. Ainsi, son travail ne s’inscrit pas dans une nostalgie passive mais dans une reconstruction active du passé. L’artiste ne regarde pas en arrière pour fuir le présent, mais pour reconfigurer le regard contemporain.

Sa pratique critique du cinéma influence directement son approche visuelle. Contrairement à de nombreux artistes qui utilisent le cinéma comme simple inspiration esthétique, Noor Hisham Al-Saif adopte une posture analytique. Elle observe la structure narrative, la manière dont les personnages sont cadrés, la tension entre image et récit. Cette sensibilité critique se retrouve dans ses compositions picturales, où chaque élément semble positionné comme un plan de montage, chaque détail agissant comme un fragment de scénario.

Cette relation entre cinéma et peinture transforme la surface du tableau en espace narratif. L’image n’est pas figée; elle suggère un avant et un après, un hors-champ invisible. Le spectateur n’est pas seulement invité à regarder mais à reconstruire une histoire. Ce déplacement du regard constitue une dimension essentielle de son travail: la participation active du public dans la création de sens.

Dans le contexte artistique du Golfe et du monde arabe contemporain, son œuvre dialogue avec des questions identitaires complexes. Plutôt que de produire une représentation directe du réel social, elle choisit la métaphore et le symbole. Les figures humaines apparaissent souvent comme des vecteurs émotionnels plutôt que comme des portraits réalistes. Cette approche permet d’éviter les clichés identitaires et d’ouvrir un espace universel de lecture.

La présence de l’artiste en tant que critique et chercheuse introduit également une dimension réflexive rare. Elle ne se contente pas de produire des œuvres; elle interroge le rôle même de l’artiste dans la construction du discours visuel. Cette double posture ,créatrice et analyste, crée une tension fertile. L’artiste observe son propre geste, comme si chaque œuvre devenait une réflexion sur le processus de création lui-même.

La notion d’archive joue un rôle central dans son travail. Les objets visuels du passé , films, images populaires, références culturelles, sont réassemblés pour former une nouvelle narration. Mais contrairement à une archive muséale figée, son archive reste vivante, ouverte à l’interprétation. Elle transforme le passé en matière fluide, capable de dialoguer avec le présent.

Dans un monde saturé d’images rapides et éphémères, son approche propose une temporalité différente. Elle invite à ralentir le regard, à observer les détails, à accepter la complexité des émotions. Cette résistance au rythme accéléré de la culture numérique constitue une position artistique en soi. Créer devient alors un acte de mémoire consciente, un geste de résistance contre l’oubli.

La dimension autobiographique apparaît subtilement, sans devenir confessionnelle. Les souvenirs personnels se mêlent à la mémoire collective, créant une zone ambiguë où l’intime devient universel. Cette capacité à transformer une expérience individuelle en langage partagé explique la force émotionnelle de son travail.

Son engagement dans la critique cinématographique renforce également la dimension intellectuelle de sa pratique. Elle analyse les récits visuels tout en produisant ses propres récits. Cette circularité entre regarder et créer reflète une compréhension profonde du pouvoir de l’image. L’artiste ne cherche pas seulement à être vue; elle questionne ce que signifie voir.

Dans l’espace artistique contemporain, Noor Hisham Al-Saif représente une figure de transition. Elle incarne un passage entre disciplines, générations et langages visuels. Son travail témoigne d’un moment où l’art arabe contemporain explore de nouvelles formes d’expression, où la frontière entre critique et création devient poreuse.

Ainsi, son œuvre ne se limite pas à une production esthétique. Elle propose une réflexion sur la manière dont les images construisent notre mémoire collective et personnelle. En transformant le cinéma en matière picturale et la mémoire en narration visuelle, elle redéfinit le rôle de l’artiste comme médiatrice entre passé et présent.

Dans cette approche, la peinture devient un écran, et l’écran devient un espace intime. Le spectateur traverse des couches de références, de souvenirs et d’émotions, découvrant que chaque image porte en elle une histoire invisible. C’est précisément dans cet espace intermédiaire ,entre voir et se souvenir ,que se déploie la singularité de son travail.

Noor Hisham Al-Saif ne propose pas seulement des images; elle construit des expériences de regard. Et dans cette construction, l’image devient un lieu où la mémoire se réécrit continuellement, invitant chacun à redécouvrir les fragments visuels qui ont façonné son propre imaginaire.

PO4OR -Bureau de Paris