Dans un paysage médiatique où la cuisine est trop souvent réduite à un spectacle rapide, à une accumulation de recettes ou à une esthétique de surface, certaines trajectoires rappellent que l’acte culinaire peut encore être porteur de sens. Le parcours d’Ola Nairoukh s’inscrit précisément dans cette ligne exigeante : celle d’une approche de l’alimentation pensée comme une pratique culturelle, éducative et sociale, et non comme un simple produit de divertissement.

Être cheffe aujourd’hui, surtout dans l’espace audiovisuel arabe, ne consiste plus uniquement à maîtriser des techniques ou à séduire le regard. Cela implique une responsabilité nouvelle : celle d’influencer des habitudes alimentaires, de transmettre un rapport sain à la nourriture et de dialoguer avec un public large, souvent en quête de repères. En tant que cheffe et présentatrice à la télévision jordanienne, Ola Nairoukh occupe une position stratégique où la cuisine devient un langage accessible, capable de toucher le quotidien sans jamais l’appauvrir.

Son parcours ne s’est pas construit dans la précipitation. Il repose sur une formation solide en journalisme et en médias, un élément fondamental pour comprendre la nature de son travail. Cette double compétence, culinaire et médiatique, lui permet d’aborder la cuisine non seulement comme un savoir-faire, mais comme un discours. Chaque recette devient une occasion d’expliquer, de contextualiser, de relier les ingrédients à des usages, à des besoins nutritionnels et à des traditions vivantes.

Ce qui distingue Ola Nairoukh d’une grande partie des figures culinaires visibles sur les réseaux réside précisément dans sa capacité à ne jamais dissocier la cuisine de la connaissance. Elle ne propose pas des plats comme des objets finis, mais comme des processus. Elle parle des produits, de leur origine, de leurs propriétés et de leurs alternatives possibles. Elle aborde les questions de santé avec prudence, sans alarmisme ni promesses excessives, privilégiant une pédagogie claire et mesurée.

Dans ses interventions télévisées, la cuisine apparaît comme un espace de dialogue avec les familles. Le ton est accessible, mais jamais simpliste. Il s’agit de rendre le savoir alimentaire partageable, sans le vider de sa complexité. Cette posture est essentielle dans un contexte où les pratiques alimentaires sont soumises à des transformations rapides, marquées par l’industrialisation, la perte de repères traditionnels et la multiplication de discours contradictoires sur la nutrition.

Ola Nairoukh s’inscrit dans une approche qui valorise la continuité plutôt que la rupture. Elle ne rejette ni la tradition ni la modernité. Elle cherche au contraire à organiser une circulation intelligente entre les deux. Les recettes du patrimoine sont revisitées avec attention, sans dénaturation. Les ingrédients contemporains sont intégrés avec discernement, dans le respect des équilibres gustatifs et nutritionnels. Cette manière de faire reflète une vision de l’alimentation comme un héritage vivant, capable d’évoluer sans se perdre.

Son travail s’adresse également à un public féminin souvent placé au cœur de la gestion alimentaire des foyers. Sans jamais enfermer la cuisine dans un rôle genré, elle reconnaît la réalité sociale de celles et ceux qui cuisinent au quotidien. Elle valorise le geste culinaire comme un acte de soin, mais aussi comme une compétence professionnelle digne de reconnaissance et de structuration. À travers son parcours, elle incarne une figure de femme ayant transformé la cuisine en un véritable champ d’expertise médiatique.

Loin de l’injonction permanente à la performance visuelle, son univers demeure sobre. Les images servent le propos, elles ne le remplacent pas. Cette retenue est cohérente avec sa manière d’aborder les questions de nutrition et de bien-être. Lorsqu’elle évoque les compléments alimentaires, les tendances ou les nouveaux produits, elle adopte une posture de médiation plutôt que de prescription. Elle informe, contextualise et invite à la réflexion plutôt qu’à l’adhésion immédiate.

Cette position est particulièrement précieuse dans un monde saturé de discours marketing autour de l’alimentation. La crédibilité d’Ola Nairoukh repose sur la constance de son discours et sur son refus de l’exagération. Elle ne promet pas de transformations miraculeuses. Elle rappelle que le rapport à la nourriture est un équilibre, construit dans la durée, à l’intersection du corps, de la culture et du mode de vie.

Son influence dépasse ainsi la simple sphère culinaire. Elle participe à une conversation plus large sur la santé publique, la transmission intergénérationnelle et la responsabilité médiatique. En tant que figure télévisuelle, elle est consciente de l’impact de ses mots et de ses gestes. Cette conscience se traduit par une grande prudence dans le choix des messages et par un effort constant de clarté.

Le succès qu’elle rencontre auprès du public ne tient pas à une mise en scène spectaculaire, mais à une relation de confiance. Les téléspectateurs reconnaissent en elle une voix fiable, ancrée dans le réel. Cette confiance est le fruit d’un travail de longue haleine, fondé sur la régularité, la rigueur et le respect du public. Dans un univers médiatique souvent instable, cette constance devient une valeur rare.

Écrire un portrait d’Ola Nairoukh pour un département consacré à l’alimentation ne revient donc pas à célébrer une cheffe médiatique, mais à analyser une manière d’habiter la cuisine comme un espace de responsabilité sociale. Son parcours montre que la cuisine peut être un outil d’émancipation, de connaissance et de lien. Elle rappelle que manger n’est jamais un acte neutre, mais un choix quotidien engageant le corps, la culture et l’éthique.

Ce portrait s’inscrit dans une temporalité longue. Il ne s’agit pas de figer une image, mais de rendre compte d’un mouvement professionnel et humain. Ola Nairoukh continue de construire son rôle, d’ajuster son discours et d’élargir son champ d’action. Cette dynamique fait d’elle une figure pertinente pour penser l’avenir du contenu culinaire dans le monde arabe, un avenir où la cuisine ne sera plus seulement regardée, mais comprise.

Dans cette perspective, son travail mérite d’être lu comme un exemple de ce que peut devenir la médiation alimentaire lorsqu’elle est portée par une vision claire et une éthique assumée. Une cuisine qui informe sans imposer, qui transmet sans moraliser et qui redonne à l’alimentation sa place essentielle, celle d’un langage du quotidien profondément humain.

PO4OR – Bureau de Paris