Ova Ceren arrive dans le champ littéraire par une porte rarement prise au sérieux, et pourtant décisive : celle de la communauté. Avant d’être un nom sur une couverture, elle a été une présence quotidienne dans l’écosystème des lecteurs. Bookstagram, BookTok, “half woman, half book”, “mother of ducks” : tout cela pourrait n’être qu’un folklore de réseaux. Chez elle, c’est davantage une poétique d’existence. Une manière de dire que la littérature n’est pas un objet distant, mais une identité habitée, parfois drôle, souvent vulnérable, toujours travaillée.

Ce qui rend son passage à la fiction particulièrement intéressant, c’est précisément ce déplacement : quand une médiatrice du livre devient productrice de récit, elle emporte avec elle une conscience aiguë de ce que lisent les gens, de ce qu’ils attendent, de ce qui les répare — mais aussi de ce qui les piège. Son premier roman, The Book of Heartbreak, se situe au carrefour d’une promesse populaire (la romantasy, le “crossover” adult/YA) et d’un noyau beaucoup plus sombre : une malédiction où le prochain chagrin d’amour peut tuer. Le point de départ est presque simple, donc puissant : si l’on savait qu’un nouveau “cœur brisé” est potentiellement fatal, que ferait-on du désir ? de l’attachement ? de la confiance ?

Le dispositif fantastique, chez Ova Ceren, n’est pas un décor. Il fonctionne comme une machine morale. La malédiction transforme l’émotion en enjeu vital, et force le récit à poser une question nette : le chagrin est-il un accident, ou une transmission ? L’intrigue mène son héroïne à Istanbul, où elle se confronte à une histoire familiale obscure. Ce déplacement géographique est crucial : Istanbul n’est pas seulement un “cadre exotique”. C’est une ville-limite, une charnière entre continents, mémoires, langues — et donc un lieu littéraire idéal pour parler d’identités fissurées, de secrets hérités, de vies construites sur des non-dits.

C’est là que le roman dépasse la simple logique de genre. La romantasy, quand elle est faible, se contente d’enchaîner tension amoureuse et “worldbuilding”. Quand elle est solide, elle utilise le merveilleux pour faire remonter ce que le réel refoule : la honte, la filiation, la culpabilité, les récits de famille impossibles à raconter autrement. The Book of Heartbreak semble s’inscrire dans cette seconde voie : le fantastique comme outil d’archéologie intérieure. La malédiction devient métaphore incarnée de ce que beaucoup vivent sans le nommer : la peur d’aimer après avoir été brisé, la sensation que la douleur n’est pas “derrière”, mais “dans” le corps, prête à se réactiver.

La force d’Ova Ceren tient aussi à sa manière de penser le chagrin non comme spectacle, mais comme structure. Dans l’univers des réseaux, l’émotion est souvent mise en vitrine : on raconte pour être vu. Elle, au contraire, semble écrire le chagrin comme un système de lois. Si le cœur se brise, quelque chose se dérègle : la perception du temps, la confiance, la langue. Et si le prochain chagrin tue, alors l’amour cesse d’être un jeu social pour devenir une épreuve existentielle. On comprend pourquoi son projet parle à un public large : ce n’est pas “une histoire d’amour” au sens banal, c’est une réflexion narrative sur la vulnérabilité comme condition.

Son style, tel qu’on peut le deviner à travers la nature même du projet et sa trajectoire de lectrice influente, repose sur trois gestes.

Premier geste : la lisibilité comme exigence, pas comme simplification.
Ova Ceren vient d’un monde où l’on apprend à raconter vite, clairement, sans perdre l’intensité. Cette compétence peut devenir une écriture “facile” — ou une écriture d’une redoutable précision. Ici, tout indique une volonté de tenir le lecteur, de lui offrir une narration accessible, mais chargée de sous-texte : le secret familial, l’héritage, la ville, la malédiction. Une lisibilité qui ne réduit pas la complexité ; elle la rend respirable.

Deuxième geste : l’affect maîtrisé.
La romantasy vit d’émotions fortes, mais les émotions fortes ne suffisent pas. Ce qui marque, c’est l’économie : quand un texte sait où appuyer, et où se taire. Le cœur brisé comme danger de mort appelle, paradoxalement, une écriture qui ne s’excite pas. Une écriture capable de laisser la peur s’installer sans surlignage, de laisser l’amour être désirable sans être vendu. Chez Ova Ceren, la “culture internet” de l’émotion peut se transformer en art du dosage : un roman qui touche parce qu’il refuse de mendier les larmes.

Troisième geste : l’héritage comme dramaturgie.
Le trajet vers Istanbul et la confrontation avec la “dark history” familiale installent une logique de dévoilement : non pas révéler pour choquer, mais révéler pour comprendre. Dans ce type de récit, la question n’est pas “qu’est-il arrivé ?”, mais “qu’est-ce que cela a produit en nous ?”. Le secret de famille n’est pas un twist : c’est une architecture. On ne sort pas indemne des histoires qu’on hérite, surtout lorsqu’on ne les a jamais choisies.

Il faut aussi mesurer ce que signifie, symboliquement, la trajectoire éditoriale du livre : acquisition par un grand groupe, circulation internationale des droits, mise en avant par des réseaux de librairies. Cela ne fait pas la qualité d’un roman, mais cela dit autre chose : le marché reconnaît ici une voix capable de transformer une matière intime (le chagrin) en objet narratif mondial. Ce passage du personnel au partageable est, au fond, le vrai défi : écrire une douleur singulière sans la privatiser, et sans la dissoudre.

Ova Ceren incarne ainsi une figure de plus en plus centrale dans la littérature contemporaine : l’autrice issue des communautés de lecteurs, non comme produit de tendance, mais comme symptôme d’un déplacement profond. Les lecteurs ne sont plus seulement des consommateurs ; ils deviennent des passeurs, puis des auteurs. Et quand cela réussit, cela produit des livres qui connaissent intimement les attentes — tout en étant capables de les décaler. The Book of Heartbreak promet précisément cela : un récit qui utilise les codes du genre pour mener ailleurs, vers une question plus dure et plus vraie : que reste-t-il de nous quand l’amour n’est plus un risque acceptable, mais un risque vital ?

Ce n’est pas un petit sujet. C’est, au contraire, une manière moderne de parler de l’ancien : la peur de perdre, la transmission de la douleur, et cette idée vertigineuse que certaines histoires familiales écrivent nos corps avant même que nous ayons appris à aimer.

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