Neveen Shalaby appartient à cette famille rare de cinéastes pour qui le cinéma ne constitue ni un espace d’exposition personnelle ni un simple outil narratif, mais un engagement prolongé dans le réel. Son parcours ne s’écrit pas dans la fulgurance, encore moins dans la recherche de visibilité immédiate. Il s’inscrit dans la durée, dans une fidélité exigeante à ce que filmer signifie lorsqu’il s’agit de vies réelles, de mémoires fragiles, de situations humaines qui ne se laissent ni simplifier ni instrumentaliser.

Dès ses premiers travaux, le geste de Neveen Shalaby se distingue par une retenue consciente. Elle ne filme pas pour prouver, ni pour démontrer. Elle filme pour laisser advenir une présence. Cette posture, rare dans un paysage saturé de discours et d’images performatives, fonde l’éthique profonde de son cinéma. Chez elle, la caméra n’avance jamais en terrain conquis. Elle observe, attend, accepte l’opacité. Le réel n’est pas une matière à exploiter, mais un espace à habiter avec précaution.

Formée à l’Université du Caire, puis à l’Académie des arts et des technologies du cinéma, son rapport à l’image s’est construit sur une double exigence : la rigueur intellectuelle et la responsabilité morale. Cette formation n’a rien d’un simple cadre académique. Elle a structuré un rapport précis au montage, au rythme, à la place de la parole et au silence. Le cinéma documentaire, tel que le pratique Neveen Shalaby, ne vise jamais l’effet. Il vise la justesse.

Son œuvre, riche de plus de cent vingt films entre documentaires, courts et longs métrages, se développe comme un travail de fond sur la condition humaine. Les thèmes qu’elle aborde , la liberté, l’exil, la dignité, la mémoire collective, les fractures sociales ,ne sont jamais traités comme des sujets à la mode. Ils apparaissent comme des lignes de force persistantes, traversant les années et les contextes, sans jamais se figer en slogans.

Ce qui frappe dans son parcours, c’est la constance. Neveen Shalaby n’a jamais cherché à se déplacer vers des territoires plus « rentables » symboliquement. Elle a choisi de rester là où le cinéma demeure un outil de questionnement et de transmission. Cette fidélité l’a conduite à travailler avec de nombreuses institutions internationales, chaînes de télévision et organisations culturelles, tout en conservant une autonomie de regard. Collaborer, chez elle, ne signifie jamais se diluer.

Son cinéma circule largement dans les festivals internationaux, non comme une succession de sélections opportunistes, mais comme une reconnaissance progressive d’un langage singulier. Sa présence régulière dans des jurys, des ateliers et des espaces de formation témoigne d’un autre aspect fondamental de son engagement : la transmission. Enseigner, accompagner, partager une expérience du cinéma fait partie intégrante de son travail. La cinéaste ne se pense pas comme une figure isolée, mais comme un maillon actif d’un écosystème culturel.

Dans ses films, la relation à ceux qu’elle filme repose sur une éthique du temps long. Rien n’est arraché. Rien n’est forcé. La caméra s’installe comme une présence discrète, parfois presque effacée. Cette position permet aux personnages de ne jamais devenir des objets de regard. Ils demeurent des sujets, porteurs d’une parole qui n’appartient qu’à eux. Le montage, précis et dépouillé, prolonge cette éthique. Il ne surligne pas. Il respecte.

Le documentaire, chez Neveen Shalaby, ne se présente jamais comme un discours clos. Il ouvre des espaces de réflexion. Il laisse des questions en suspens. Cette capacité à ne pas conclure, à accepter l’inachevé, confère à son travail une profondeur rare. Le spectateur n’est pas guidé vers une lecture unique. Il est invité à habiter l’image, à en éprouver les tensions et les silences.

À l’heure où l’image documentaire est souvent sommée de prendre position de manière spectaculaire, le choix de Neveen Shalaby apparaît presque à contre-courant. Elle préfère la nuance à l’affirmation, la complexité à la simplification. Ce refus de l’assignation fait de son œuvre un espace de résistance discrète, mais tenace. Résistance à l’oubli, à la réduction, à l’exploitation émotionnelle.

Son parcours est aussi celui d’une femme qui a su imposer une autorité calme dans un champ souvent traversé par des rapports de force visibles. Sans jamais revendiquer une posture militante au sens strict, elle inscrit son travail dans une pratique profondément consciente des enjeux de pouvoir liés à l’image. Filmer, pour elle, engage une responsabilité envers ceux qui sont filmés, mais aussi envers ceux qui regarderont.

Neveen Shalaby incarne ainsi une idée exigeante du cinéma : un art de la relation, un travail de mémoire, une discipline intérieure. Son œuvre ne cherche pas à séduire. Elle cherche à tenir. À durer. À transmettre quelque chose qui dépasse le film lui-même. Dans cette constance silencieuse se dessine une figure essentielle du cinéma contemporain arabe, dont la portée dépasse largement les cadres géographiques.

Son travail rappelle que le cinéma peut encore être un espace de pensée lente, de regard attentif, de responsabilité assumée. À une époque dominée par l’accélération et la surproduction d’images, cette posture constitue en soi un geste fort. Un geste qui mérite d’être regardé, analysé et transmis.

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