Il arrive que certaines œuvres ne cherchent pas à être vues immédiatement, mais à être traversées. Elles ne s’offrent pas au regard comme une évidence, elles demandent un temps d’écoute, presque un silence intérieur. Le travail de Raghda Al-Mohandes s’inscrit précisément dans cette zone rare où la peinture ne se contente pas de représenter le monde, mais tente d’en capter les pulsations invisibles. Chez elle, l’acte pictural n’est ni décoratif ni illustratif ; il relève d’une nécessité vitale, d’un besoin d’organiser le chaos sensible en une forme habitée.
Dès les premières rencontres avec ses toiles, une impression domine : celle d’un mouvement intérieur continuellement retenu. Rien n’est jamais totalement figé, mais rien non plus n’est abandonné à la pure spontanéité. Les figures apparaissent, se fragmentent, se dissolvent parfois dans la matière, comme si la peinture cherchait moins à fixer des corps qu’à saisir leur état de passage. Cette tension entre apparition et effacement constitue l’un des axes majeurs de sa démarche. Elle révèle une artiste qui refuse les certitudes visuelles et préfère travailler dans l’entre-deux, là où l’émotion reste instable et ouverte.
La formation académique de Raghda Al-Mohandes lui a fourni des outils solides, mais elle ne s’y est jamais enfermée. Très tôt, elle a compris que la maîtrise technique n’a de sens que si elle permet la liberté. Cette liberté, elle l’exerce avec rigueur. Chaque geste semble pesé, chaque couleur retenue pour sa charge émotionnelle autant que pour sa valeur plastique. Sa palette, souvent dense, parfois volontairement assombrie, n’exclut jamais les surgissements lumineux. Ces éclats ne sont pas des ornements : ils fonctionnent comme des respirations, des moments de grâce au sein d’une composition souvent traversée par la tension.
Ce qui frappe également dans son travail, c’est la musicalité de la surface picturale. Les coups de pinceau s’organisent comme des rythmes, les superpositions de couches comme des variations. Il n’est pas anodin que nombre de ses œuvres soient décrites en termes de cadence ou de pulsation. La peinture devient un espace sonore silencieux, où le regard circule comme l’oreille dans une partition. Cette dimension rythmique confère à son œuvre une profondeur sensorielle qui dépasse la simple perception visuelle.
L’abstraction, chez Raghda Al-Mohandes, n’est jamais une fuite hors du réel. Elle est au contraire une manière de l’affronter autrement. Ses toiles portent en elles des fragments de vies, des états psychiques, des tensions humaines reconnaissables sans jamais être nommées. Les visages, lorsqu’ils apparaissent, ne sont pas des portraits au sens classique ; ils sont des présences, parfois à peine esquissées, qui semblent émerger de la matière pour mieux s’y replonger. Cette approche confère à son œuvre une dimension profondément humaine, presque intime, tout en évitant l’anecdote.
Son parcours d’exposition témoigne d’une progression réfléchie. Chaque présentation publique de son travail s’inscrit dans une continuité, comme une nouvelle variation sur un thème intérieur en constante évolution. Les espaces qui accueillent ses œuvres ne sont pas de simples cadres ; ils deviennent des lieux de dialogue entre la peinture, l’architecture et le regard du visiteur. Cette attention portée au contexte d’exposition révèle une conscience aiguë du rôle de l’artiste dans l’espace public et culturel.
Raghda Al-Mohandes appartient à cette génération d’artistes qui ne cherchent pas la visibilité à tout prix. Sa présence sur la scène artistique se construit par la constance, par le travail, par la fidélité à une recherche personnelle. Cette posture, discrète mais déterminée, lui permet d’échapper aux effets de mode et d’inscrire son œuvre dans une temporalité plus longue. Elle accepte que la reconnaissance soit progressive, parfois silencieuse, convaincue que seule la cohérence du parcours peut donner un sens durable à la création.
Il serait réducteur de lire son travail uniquement à travers le prisme de l’abstraction contemporaine. Sa peinture dialogue avec des questions plus larges : la mémoire, la fragilité de l’être, la place du corps dans un monde fragmenté. Sans discours théorique appuyé, ses œuvres posent des questions essentielles et laissent au spectateur la liberté de construire ses propres réponses. Cette ouverture constitue l’une de ses grandes forces : elle n’impose jamais un sens, elle propose une expérience.
Dans un contexte artistique souvent dominé par la rapidité de la production et de la consommation visuelle, l’œuvre de Raghda Al-Mohandes invite au ralentissement. Elle rappelle que la peinture peut encore être un espace de réflexion, de doute et de profondeur. Son travail ne cherche pas à séduire immédiatement ; il s’installe progressivement, laissant une trace durable dans la mémoire de celui qui accepte de s’y attarder.
Aujourd’hui, son nom s’affirme comme celui d’une artiste qui construit patiemment une œuvre personnelle, reconnaissable et exigeante. Une œuvre qui ne se contente pas d’exister dans l’instant de l’exposition, mais qui continue de vivre dans le regard et la sensibilité de ceux qui l’ont rencontrée. À travers ses toiles, Raghda Al-Mohandes propose une autre manière d’habiter le monde : plus attentive, plus intérieure, plus consciente de la fragilité comme de la force de l’expérience humaine.
Ce portrait n’est donc pas celui d’une artiste en quête de validation, mais celui d’une créatrice pleinement engagée dans son processus, fidèle à une vision qui s’affine avec le temps. Une vision où la peinture demeure un acte de présence, un espace de résistance poétique et une forme de vérité silencieuse.
Raghda Al-Mohandes, devant l’une de ses œuvres, là où la matière picturale devient rythme intérieur.
PO4OR-Bureau du Caire