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Relecture | « Al-Aragoz »… un film en avance sur son temps Sa restauration, une redécouverte d'Omar Sharif «

Relecture | « Al-Aragoz »… un film en avance sur son temps Sa restauration, une redécouverte d'Omar Sharif «

Cinématographe |Oussama Assal

Le film « Al-Aragoz » (Le Marionnettiste), réalisé par Hani Lachine en 1989, ne fut pas seulement une expérience tardive dans le parcours de la star internationale Omar Sharif. Il fut aussi l'une de ses œuvres les plus injustement traitées, tant par la critique que par le public.

À sa sortie en salles, il passa dans l'indifférence, au milieu d'une vague de films commerciaux qui imposaient alors leur rythme au marché. Ainsi s'effaça l'un des personnages les plus humains qu'ait incarnés Sharif, jusqu'à ce que la restauration du film et sa reprise par le Centre national du cinéma rouvrent le dossier d'une œuvre peut-être en avance sur son époque, et qui n'a trouvé son véritable public qu'après plus de trois décennies.

« Al-Aragoz » se présente comme le récit d'un père pauvre qui s'efforce d'instruire son fils, avant de se heurter à lui lorsque celui-ci renie le métier paternel. Mais cette histoire n'est que l'enveloppe extérieure d'un film qui interroge, en profondeur, les mutations de la société égyptienne à la fin des années 1980, quand la balance des valeurs commença à pencher en faveur du statut social et de la richesse, au détriment du métier, de l'identité et de l'appartenance.

Le véritable conflit n'oppose pas Mohamed Gad El-Karim à son fils Bahloul, mais deux mondes. L'un voit la dignité dans le travail, si modeste soit-il ; l'autre lie la valeur de l'homme à son ascension sociale. C'est là que « l'Aragoz » cesse d'être une simple marionnette populaire pour devenir une métaphore visuelle de l'homme qui fait rire les autres tout en dissimulant en lui une douleur que nul ne voit.

La grande valeur du film tient à la rare occasion qu'il offrit à Omar Sharif de sortir du moule auquel il était resté attaché durant des décennies. Le public qui l'avait connu en cavalier romantique dans « Lawrence d'Arabie » et « Docteur Jivago », ou en homme issu de l'aristocratie dans nombre de ses films arabes, le découvrit ici en homme simple, portant les traits de la campagne égyptienne et s'exprimant dans un parler proche des gens.

Sharif ne s'appuya ni sur sa présence écrasante ni sur sa célébrité internationale. Il renonça à tout ce qui avait façonné son image iconique pour livrer une interprétation remarquable, presque dépourvue d'ostentation. Ses yeux disaient plus que les dialogues, tandis que ses émotions étaient dosées avec précision, comme si l'homme avait compris que la force d'un personnage réside dans son silence plus que dans ses mots.

Dans l'un des plus beaux registres de jeu du film, le père n'affronte pas son fils par la colère, mais par la déception. Il ne crie guère et ne se mue pas en père autoritaire. Il apparaît plutôt comme un homme qui découvre que tout ce qu'il a bâti de ses mains s'effondre devant lui, non parce qu'il a échoué, mais parce que le temps lui-même a changé.

On se tromperait à croire que le titre ne renvoie qu'au métier du héros. L'Aragoz n'est pas ici un personnage de spectacle, mais le symbole de toute une mémoire populaire menacée de disparition. Chaque fois que la marionnette de bois s'anime dans la main du héros, c'est comme s'il mettait en mouvement toute une histoire de contes populaires, à l'heure où la ville commençait à engloutir la campagne, où la modernité chassait les métiers traditionnels, et où l'instruction se muait, d'un moyen d'élévation, en un moyen de renier ses racines.

C'est pourquoi le film paraît aujourd'hui plus actuel qu'à l'époque de sa production. La question qu'il posait il y a plus de trois décennies demeure présente. Le progrès signifie-t-il que nous devions nous débarrasser de notre mémoire ? Le succès devient-il un prétexte pour renier ceux qui ont façonné nos débuts ?

Le réalisateur Hani Lachine n'a pas traité le film comme un mélodrame familial. Il en a fait une œuvre d'une grande sensibilité visuelle. La caméra est posée, observant les personnages plus qu'elle ne les traque, tandis que la lumière naturelle a contribué à consacrer la campagne comme un lieu de chaleur et de sincérité, face à un monde nouveau qui paraît plus vaste, mais moins humain.

Lachine a également fait des détails de l'environnement rural, des champs aux vieilles maisons, une part de la construction dramatique, et non de simples décors de tournage. Les lieux deviennent ainsi les partenaires du récit, au même titre que les personnages.

Le problème d'« Al-Aragoz » fut peut-être d'être sorti à un moment où le public n'était pas prêt à recevoir ce genre de films. À la fin des années 1980, la comédie commerciale et les « films de commande » dominaient le box-office, alors que l'œuvre arrivait, paisible et méditative, plus proche d'un cinéma humaniste que d'un cinéma grand public. Voilà pourquoi il ne récolta pas les recettes qu'il méritait, ni l'attention critique qui lui revenait, bien qu'il offre l'un des scénarios les plus aboutis de cette période.

Dès lors, la restauration d'« Al-Aragoz » ne représente pas une simple opération technique de sauvegarde d'une copie ancienne, mais la redécouverte d'un film que les circonstances de sa première sortie avaient trahi. La restauration rend à l'écran les détails d'une image que le temps avait ternis, mais elle réhabilite aussi une idée cinématographique, celle qui croyait que l'art populaire n'est pas un patrimoine figé, mais une langue capable de poser les questions de la société et de son identité.

Dans le même temps, elle offre aux nouvelles générations l'occasion de voir Omar Sharif sous un autre angle. Non la star internationale montée à Hollywood, mais l'acteur égyptien qui eut le courage de renoncer à l'éclat de la célébrité pour incarner un homme simple, tenant entre ses mains une marionnette de bois, mais portant dans son cœur une patrie tout entière qu'il redoute de voir se perdre.

Après plus de trois décennies, « Al-Aragoz » semble moins lié à son époque de production que rivé au présent, comme s'il n'attendait que d'être redécouvert, pour prendre enfin la place qu'il méritait depuis le début, dans le parcours d'Omar Sharif comme dans l'histoire du cinéma égyptien.

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