Après l’épuisement de la première édition de la traduction française réalisée en 1957 par Anouar Louca, la maison d’édition Actes Sud, dans sa collection Sindbad, a fait le choix de republier L’Or de Paris, œuvre fondatrice de la pensée moderne arabe. Cette réédition ne relève pas d’un simple geste patrimonial : elle consacre la persistance d’un texte qui, près de deux siècles après sa rédaction, continue d’interroger la relation entre le monde arabe et l’Europe, entre tradition et modernité, entre héritage et transformation.

Lorsque Rifaʿa Rafiʿ al-Tahtawi arrive à Paris en 1826 au sein de la mission envoyée par Méhémet Ali Pacha, il n’est officiellement ni étudiant ni savant. Il accompagne la délégation en tant qu’imam. Pourtant, très vite, son ouverture intellectuelle, sa curiosité méthodique et sa capacité d’assimilation font de lui la figure centrale de cette expérience collective. Là où d’autres observent, il analyse ; là où certains s’adaptent, il conceptualise.

Les cinq années qu’il passe en France constituent pour lui bien plus qu’un séjour d’étude. Elles prennent la forme d’une véritable mission historique, assumée dans un moment où le monde musulman ne peut plus se soustraire à la confrontation avec l’altérité occidentale. Al-Tahtawi consacre l’essentiel de son temps à l’apprentissage du français, puis à la lecture intensive et à la traduction d’ouvrages relevant de disciplines variées : histoire, géographie, mathématiques, droit, ingénierie, sciences militaires. Il découvre également les grandes figures de la pensée des Lumières et entretient un dialogue constant avec des orientalistes français de premier plan.

Parallèlement, il consigne avec rigueur ses observations de la vie parisienne dans Takhlîs al-Ibrîz fî Talkhîs Bârîz, connu sous le titre L’Or de Paris. L’ouvrage, structuré en six parties, se lit comme une tentative ordonnée de répondre aux interrogations que suscite une civilisation perçue à la fois comme étrangère, puissante et profondément cohérente. On y voit émerger, au fil des pages, une réflexion sur l’identité, le décentrement culturel et la possibilité d’une adaptation sans dissolution.

La construction du livre doit beaucoup aux lectures européennes de l’auteur, notamment à l’ouvrage de George Bernard Depping consacré aux mœurs et aux coutumes des nations. Les descriptions des modes de vie, de l’organisation sociale, du rapport au corps, à la fête ou au commerce s’inscrivent dans une démarche quasi ethnographique. Toutefois, malgré l’accumulation de données factuelles, le texte demeure éminemment personnel. Progressivement, l’étonnement initial cède la place à une pensée critique structurée.

Al-Tahtawi aborde Paris dans une logique comparative, toujours en tension avec le monde islamique. Pourtant, la vision d’ensemble qu’il propose n’est pas éloignée de celle que Paul Valéry dessinera plus tard : Paris comme capitale où se condensent les acquis politiques, scientifiques, littéraires et commerciaux de la civilisation occidentale.

Au cœur de son analyse se trouve la notion de rationalité. Il identifie chez les Parisiens une organisation rationnelle non seulement des savoirs, mais de l’ensemble des pratiques sociales. Cette découverte agit comme un choc intellectuel. L’imam formé à Al-Azhar comprend que la supériorité passée du monde musulman ne suffit plus à garantir son avenir. De là naît un appel pressant à la réforme, à l’éducation, à l’ouverture aux sciences profanes et aux institutions modernes.

Son admiration pour le progrès scientifique, le cadre juridique français et le fonctionnement politique fondé sur la loi civile n’exclut pas une posture critique. Il n’hésite pas à dénoncer les limites du système éducatif qu’il a lui-même connu, regrettant l’absence des sciences contemporaines et l’enfermement de la langue arabe dans des méthodes pédagogiques figées. Pour lui, la langue doit devenir un outil opératoire, capable de porter les concepts du monde moderne.

Cette ambition se reflète jusque dans son écriture. Conscient des insuffisances lexicales et syntaxiques de l’arabe de son temps face au discours scientifique, al-Tahtawi privilégie la clarté sur l’ornement, rompant avec le style rimé et cadencé dominant alors la prose arabe. Ce choix stylistique, parfois maladroit en apparence, constitue en réalité une rupture décisive : celle d’un intellectuel qui place le sens avant la forme et fait de la langue un instrument de transformation.

L’Or de Paris ne se limite donc pas à un récit de voyage. Il s’impose comme un texte fondateur, à la croisée de l’expérience individuelle et du projet collectif, annonçant les grandes lignes de la Nahda et posant les bases d’un dialogue durable entre Orient et Occident.