Habiter une image suppose d’en comprendre la structure invisible. Chez Rola Beksmati, la présence à l’écran ne relève pas uniquement d’une démarche artistique, mais d’une conscience aiguë des mécanismes qui façonnent le regard du public. Actrice et journaliste, elle évolue dans un territoire hybride où la performance ne se limite pas à l’incarnation d’un personnage : elle devient une interrogation permanente sur la fabrication même de l’image. Cette double appartenance transforme la relation entre celle qui observe et celle qui est observée, créant une tension singulière entre distance analytique et immersion émotionnelle. Là où certains parcours se construisent autour de la visibilité, le sien semble s’inscrire dans une exploration plus profonde : comprendre l’image avant de l’habiter, et habiter l’image sans jamais cesser de la questionner.

Cette position particulière modifie la nature même du jeu d’acteur. Le geste artistique ne consiste plus seulement à exprimer une émotion ou à interpréter une narration, mais à dialoguer avec le dispositif médiatique lui-même. L’expérience journalistique introduit une lucidité rare : celle de savoir que toute image est un cadrage, un choix, une construction. Cette conscience ne freine pas l’émotion ; elle lui donne une direction. Le jeu devient ainsi une forme d’observation incarnée.

Observer avant d’interpréter constitue peut-être l’une des clés de son approche. Le regard journalistique implique une attention aux détails, une capacité à écouter et à contextualiser. Transposée dans le travail d’actrice, cette posture transforme la présence à l’écran en espace de médiation. Les silences prennent une valeur narrative, les gestes se chargent d’une intention précise, et la retenue devient une stratégie expressive plutôt qu’une absence d’intensité.

L’évolution de sa trajectoire révèle également une capacité à naviguer entre différents territoires audiovisuels. Télévision, cinéma et formats numériques imposent des rythmes distincts, des esthétiques spécifiques et des attentes variées. Traverser ces espaces demande une intelligence adaptative qui dépasse la technique. Il s’agit d’un travail de traduction permanente, où chaque rôle devient une négociation entre le langage du médium et la singularité de l’interprète.

Cette mobilité artistique reflète une transformation plus large de la figure de l’actrice contemporaine. L’interprète ne se limite plus à la performance ; elle devient consciente des systèmes qui produisent et diffusent les images. Dans ce contexte, le choix des rôles acquiert une dimension stratégique et presque éditoriale. Comprendre le fonctionnement médiatique permet d’éviter la répétition des archétypes et d’explorer des zones narratives plus nuancées.

La présence digitale joue ici un rôle essentiel. À l’ère des réseaux sociaux, l’image publique n’est plus entièrement façonnée par les structures traditionnelles de l’industrie. Elle devient un espace d’auto-narration où l’artiste participe activement à la construction de sa visibilité. Chez Beksmati, cette dimension ne semble pas réduire la complexité du parcours ; elle la prolonge. Le digital agit comme un laboratoire où se réfléchit la relation entre authenticité et représentation.

Entre la journaliste et l’actrice s’installe ainsi un dialogue constant. La première observe les mécanismes du discours médiatique, la seconde les incarne. Cette circulation entre analyse et expérience produit une présence particulière : une manière d’exister à l’écran qui ne cherche pas à dominer l’image mais à la comprendre de l’intérieur. Le spectateur perçoit alors une forme d’intelligence silencieuse, une conscience du regard qui enrichit la performance sans la rendre démonstrative.

Dans un univers audiovisuel souvent dominé par la vitesse et l’instantanéité, cette approche introduit une temporalité différente. La construction d’une identité artistique se fait progressivement, à travers une accumulation d’expériences plutôt qu’un moment unique de reconnaissance. Cette lenteur relative constitue peut-être une résistance discrète face à la logique de visibilité permanente.

Au-delà des rôles eux-mêmes, c’est la relation à l’image qui apparaît comme le véritable fil conducteur de son parcours. L’écran devient un espace de réflexion autant qu’un lieu d’exposition. Jouer signifie alors explorer la frontière entre le réel et sa représentation, entre la perception du spectateur et la conscience de celle qui se sait regardée.

Cette posture rejoint une question plus large : comment exister dans une culture saturée d’images sans se perdre dans leur surface ? La réponse semble résider dans une forme d’équilibre entre immersion et distance critique. Être actrice ne signifie plus seulement incarner, mais comprendre les conditions qui rendent l’incarnation possible.

Ainsi, la trajectoire de Rola Beksmati ne se réduit pas à une succession de projets audiovisuels. Elle propose une réflexion implicite sur la nature de l’image contemporaine et sur la manière dont une artiste peut habiter cet espace sans renoncer à une conscience lucide de ses mécanismes. Entre caméra et journalisme, elle explore un territoire où la performance devient observation et où l’observation se transforme en geste créatif.

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