Il existe des cinéastes qui utilisent le cinéma pour dire quelque chose, et d’autres qui l’emploient pour voir. Le travail de Sahar El Echi s’inscrit résolument dans cette seconde approche. Chez elle, le film ne précède pas le regard ; il en est la conséquence. Rien n’est affirmé d’emblée, rien n’est tranché. Les images avancent avec prudence, comme si chaque plan devait d’abord éprouver sa légitimité avant d’oser exister. Cette retenue n’est ni hésitation ni neutralité : elle constitue le cœur même d’une démarche qui refuse la facilité du jugement pour lui préférer la complexité du visible.

Formée aux arts visuels avant de s’orienter vers le cinéma, Sahar El Echi aborde la mise en scène comme un espace de composition plutôt que comme un dispositif narratif fermé. L’image n’est jamais illustrative ; elle est pensée comme un champ de tensions. Corps, cadres, silences et durées participent d’une écriture où le sens ne se livre pas immédiatement. Le spectateur n’est pas guidé, encore moins convaincu ; il est invité à habiter un espace instable, à ressentir avant de comprendre.

Ce rapport au cinéma se construit dans un contexte tunisien traversé par de multiples fractures sociales, économiques et symboliques, sans jamais se réduire à un commentaire direct sur la réalité nationale. Sahar El Echi ne filme pas la Tunisie comme un sujet, mais comme une matière sensible. Les lieux qu’elle choisit ne sont pas porteurs d’un sens prédéfini ; ils deviennent des zones de friction où se manifestent des rapports de force discrets, souvent invisibles. La ville, le quartier populaire, l’intérieur d’une voiture ou d’une pièce fonctionnent autant comme espaces mentaux que comme lieux physiques.

Dans Bord à bord (On the Edge), cette approche atteint une densité particulière. Le film ne raconte ni une trajectoire classique ni une ascension dramatique. Il s’installe dans un état de suspension : celui d’une jeune femme confrontée à des conditions sociales rudes, prise entre l’aspiration à l’émancipation et la peur constante de l’effondrement. Cette situation, si elle constitue un point de départ, n’est jamais exploitée comme un ressort narratif appuyé. Le film refuse l’illustration psychologique autant que le pathos. Ce qui importe n’est pas ce que le personnage va faire, mais ce qu’il éprouve dans l’intervalle, dans ce moment où rien n’est encore décidé.

La protagoniste incarnée par Mariem Sayah n’est pas construite comme une figure emblématique. Elle ne représente pas une cause et ne porte pas de message explicite. Elle existe par sa présence physique, par son rapport au cadre et par la manière dont son corps occupe ou subit l’espace. Sahar El Echi filme cette présence avec une attention rigoureuse, sans froideur. Le regard reste proche sans devenir intrusif. Il accompagne sans expliquer. Cette distance juste permet au film d’aborder la marginalité sans jamais la transformer en spectacle.

Ce choix révèle une posture éthique rare. À une époque où de nombreux films cherchent à dénoncer ou à affirmer une position explicite, Sahar El Echi choisit le ralentissement. Elle ne nie pas la violence sociale, mais refuse de la sursignifier. La caméra n’est ni accusatrice ni consolatrice. Elle observe, laisse apparaître les contradictions et accepte les zones d’ombre. Cette manière de filmer suppose une confiance dans l’intelligence du spectateur et une humilité face à la complexité du réel.

Le féminin, dans ce cinéma, n’est jamais traité comme un slogan ou une revendication frontale. Il apparaît comme une condition d’existence traversée par des contraintes spécifiques et par des formes de résistance discrètes. Le corps féminin est filmé comme un lieu de négociation permanente avec l’espace public, avec le regard des autres et avec ses propres désirs. Cette tension donne au film sa portée politique sans jamais passer par le discours. La politique se loge ici dans le cadre, dans le temps accordé aux gestes, dans la manière de laisser une scène se déployer sans résolution.

Ce positionnement distingue Sahar El Echi dans un paysage cinématographique tunisien en pleine transformation. Alors que de nouvelles voix émergent, souvent portées par une urgence de dire, elle s’inscrit dans une temporalité différente. Son cinéma ne cherche pas l’impact immédiat. Il s’adresse à une mémoire lente, à une perception qui se construit dans la durée. Cette lenteur assumée constitue un choix esthétique autant qu’un geste de résistance face à l’économie contemporaine de l’attention.

La reconnaissance obtenue par Bord à bord (On the Edge) dans plusieurs festivals internationaux n’a pas infléchi cette démarche. Le film circule et est discuté, sans jamais devenir un manifeste. Il demeure fidèle à sa logique interne, à cette écriture de la retenue qui caractérise le travail de sa réalisatrice. Sahar El Echi ne transforme pas le succès en argument d’autorité. Chaque projet semble repartir d’un point zéro, comme une nouvelle interrogation sur les conditions mêmes de la représentation.

Ce rapport exigeant à la création se retrouve dans sa manière de parler de son travail. Peu d’explications, peu de déclarations. La parole accompagne l’image sans la dominer. Le film n’illustre pas une pensée préalable ; il devient le lieu où la pensée se forme. Cette cohérence entre pratique et discours confère à son parcours une lisibilité rare, sans posture ni calcul stratégique.

Filmer « bord à bord » ne renvoie pas seulement à la situation des personnages. C’est une position de création. Se tenir à la limite, c’est accepter l’inconfort, refuser les réponses simples et travailler dans une zone où le sens demeure ouvert. Sahar El Echi fait de cette position une méthode. Elle ne cherche pas à stabiliser le réel, mais à en rendre visibles les lignes de tension. Le cadre devient alors un outil de questionnement plutôt qu’un instrument de contrôle.

Dans un monde saturé d’images explicatives, son cinéma rappelle que voir engage une responsabilité. Regarder un film de Sahar El Echi, c’est accepter de ne pas savoir immédiatement quoi penser. C’est consentir à une expérience où l’émotion précède l’analyse et où le jugement est suspendu. Cette suspension n’est pas une fuite, mais une forme d’engagement plus profond.

Se dessine ainsi le portrait d’une cinéaste qui ne cherche ni à corriger ni à illustrer le monde, mais à le regarder avec une attention radicale. Une cinéaste pour qui l’image n’est jamais un verdict, mais une question posée au réel. En ce sens, le travail de Sahar El Echi ne relève pas seulement d’une filmographie en devenir ; il participe d’une réflexion plus large sur ce que le cinéma peut encore produire lorsqu’il accepte de penser par l’image avant de prétendre juger.

Rédaction : PO4OR – Bureau de Paris