Il y a des actrices qui cherchent la lumière, et d’autres qui cherchent la justesse. Salma Chalabi appartient à cette seconde lignée, plus rare, plus exigeante, où le métier ne se mesure ni à la fréquence des apparitions ni à l’intensité de la visibilité, mais à la capacité de tenir un rôle, un texte, un espace — et parfois un silence.

Chez elle, jouer n’a jamais été un geste décoratif. C’est un travail de fond, presque ascétique, qui engage le corps, la pensée et le regard porté sur l’autre. Formée au théâtre à l’Université libanaise, elle a appris très tôt que la scène ne pardonne ni l’approximation ni la facilité. Elle exige une présence totale. Une vérité immédiate. Une relation frontale avec le public, où rien ne se triche. Ce rapport direct, Salma Chalabi le revendique comme un moteur : non pas l’applaudissement, mais ce moment plus rare et plus vertigineux encore — le silence du public. Un silence qui écoute, qui juge, qui éprouve.

Le théâtre, chez elle, n’est ni un refuge ni un simple point de départ. Il est une école de responsabilité. Sur la scène, l’ego n’a pas de place durable. La chimie entre les acteurs prime sur la performance individuelle. Le texte impose son rythme. La lumière, les respirations, les déplacements forment une architecture collective où chacun dépend de l’autre. C’est dans cette discipline que Salma Chalabi a construit son rapport au métier : apprendre à disparaître pour que le personnage advienne.

Ce choix d’un ancrage théâtral fort explique aussi son rapport longtemps distant à la télévision. Non par mépris, mais par exigence. Elle a refusé d’entrer dans la fiction télévisuelle tant que les outils n’étaient pas pleinement intégrés, tant que le passage ne pouvait se faire sans trahir une certaine idée du jeu. La fermeture des salles pendant la période du Covid a agi comme un point de bascule, non pas opportuniste, mais contextuel. Privée de scène, confrontée à l’arrêt brutal du lien avec le public, elle accepte alors de lire un premier texte dramatique. L’expérience ne la détourne pas de son socle : elle l’élargit.

Son entrée dans la drame télévisuelle ne se fait donc pas sur le mode de la conquête, mais de la continuité. Ce qu’elle apporte à l’écran, c’est précisément ce que le théâtre lui a donné : la construction intérieure du personnage, l’attention aux détails, le refus du surjeu. Lorsqu’elle interprète un rôle, Salma Chalabi cherche moins à séduire qu’à convaincre. Elle interroge l’environnement social du personnage, ses conditions matérielles, son âge réel, ses marques de fatigue ou de résistance. Jusqu’à refuser, parfois, les artifices attendus une coloration de cheveux, une esthétisation excessive au nom d’une cohérence plus profonde. Ressembler au lieu, au contexte, à la vie telle qu’elle est, devient un geste artistique en soi.

Cette posture s’inscrit dans une vision plus large du métier d’acteur. Pour Salma Chalabi, la justesse ne peut naître sans un texte solide, sans un travail sérieux de mise en scène, sans un respect réel du public. Elle ne dissocie jamais l’éthique artistique de la qualité de production. Le problème, selon elle, n’est pas la popularité ni l’accessibilité, mais le renoncement silencieux aux exigences fondamentales : dire la vérité des situations, ne pas aplatir les personnages, ne pas instrumentaliser la « hardiesse » pour masquer le vide.

La question de la audace, justement, occupe une place centrale dans sa réflexion. Au théâtre, elle assume une liberté plus grande : le spectateur choisit d’entrer dans la salle, d’acheter son billet, d’affronter un propos parfois dérangeant. La scène ne s’impose pas, elle se propose. La télévision, en revanche, pénètre les foyers sans filtre, et cette différence engage une autre forme de responsabilité. Être audacieux ne signifie pas être complaisant ni provocateur. Il s’agit de nommer le réel, de dire ce qui dérange, sans sombrer dans l’ostentation ou le racolage.

Cette lucidité l’amène aussi à porter un regard critique sur certaines dérives du milieu artistique. Elle observe, sans amertume mais sans naïveté, les effets persistants de la crise sanitaire : une précipitation, une forme de désordre, parfois un affaiblissement du rapport au sens. Elle ne cherche pas des coupables individuels. Elle parle plutôt de pressions, de fatigue collective, de renoncements cumulés. Mais elle insiste sur un point non négociable : le respect du public. Monter sur scène, c’est accepter une dette envers celles et ceux qui paient leur place et offrent leur attention. Cette dette impose un niveau.

À rebours d’un système qui valorise souvent l’image avant la compétence, Salma Chalabi rappelle que le théâtre demeure l’un des rares espaces où l’apparence pèse moins que la capacité à tenir un rôle. La beauté peut accompagner le talent, mais elle ne le remplace jamais. Et lorsqu’elle fait défaut, le travail devient plus exigeant encore non pour compenser, mais pour atteindre une autre forme de légitimité.

Aujourd’hui, alors que les plateformes redessinent les circuits de reconnaissance et que la notoriété peut surgir plus vite que la maturité, son parcours apparaît comme une ligne de résistance tranquille. Elle n’idéalise ni le passé ni le présent. Elle avance avec la conviction que le temps n’est pas un ennemi, mais un allié. Que la visibilité, lorsqu’elle arrive, doit être soutenue par une ossature solide.

Salma Chalabi ne joue pas pour occuper l’espace. Elle joue pour le tenir. Et dans un paysage culturel souvent pressé d’oublier ses fondations, cette fidélité à la profondeur, au collectif et au sens fait d’elle bien plus qu’une actrice en transition : une praticienne consciente d’un art qui engage la mémoire, la responsabilité et le regard porté sur l’humain.