Il existe des films qui agissent comme des révélateurs. Non pas parce qu’ils expliquent, mais parce qu’ils condensent, en une figure et un mouvement, tout un parcours artistique et humain. Animal Totem appartient à cette catégorie rare. Et s’il s’impose avec une telle force, c’est parce qu’il rencontre, presque naturellement, le visage, le corps et la trajectoire de Samir Guesmi.
Chez Samir Guesmi, rien n’a jamais été spectaculaire. Ni la carrière, ni le jeu, ni les choix. Né à Paris en 1967, français d’origine algérienne, il appartient à cette génération d’artistes pour qui l’identité n’est pas un manifeste mais une profondeur silencieuse. Elle ne s’affiche pas ; elle travaille. Elle creuse. Elle irrigue les rôles sans jamais les enfermer. Ce rapport discret à l’appartenance, à l’histoire et à la mémoire trouve dans Animal Totem une forme d’accomplissement presque organique.
Réalisé par Benoît Delépine, le film s’inscrit dans une veine singulière du cinéma français, à la frontière du burlesque et de la fable sociale. Mais ici, l’absurde n’est jamais gratuit. Il est un outil de dévoilement. Le personnage incarné par Samir Guesmi un homme en costume sombre, tirant une valise à travers des paysages ouverts et pourtant étouffants avance comme on survit. Sans objectif clairement formulé, sans promesse réelle, mais mû par une nécessité intérieure qui échappe à toute rationalité économique ou sociale.
Ce personnage semble fait sur mesure pour l’acteur. Ou plutôt, l’acteur semble avoir patiemment construit, film après film, la possibilité de ce rôle. Samir Guesmi a toujours privilégié l’économie de moyens : peu de mots, peu d’effets, une intensité contenue. Dans Animal Totem, cette retenue devient un langage à part entière. Chaque silence est signifiant. Chaque regard porte une fatigue ancienne, presque collective. Le personnage ne raconte pas seulement son histoire ; il devient le symptôme d’un monde à bout de souffle.
La force du film réside précisément dans ce dialogue constant entre la mise en scène de Delépine et la présence de Guesmi. Le réalisateur propose des situations, parfois absurdes, parfois presque grotesques, mais jamais cyniques. L’acteur, lui, les habite avec un sérieux presque tragique. De cette friction naît une émotion singulière. On rit parfois, mais d’un rire inquiet. On observe un homme qui continue d’avancer alors même que tout semble lui dire de s’arrêter.
Dans ce corps en marche, il y a quelque chose de profondément contemporain. Le travail vidé de son sens. La mobilité transformée en injonction. La réussite devenue abstraction. Samir Guesmi incarne cette figure moderne de l’homme fonctionnel, interchangeable, que le système continue de faire circuler sans jamais lui offrir de véritable place. Il n’est ni héros ni victime. Il est là, simplement, pris dans un mouvement qui le dépasse.
Ce rôle fait écho à l’ensemble de la filmographie de l’acteur. Dans Nos Frangins, Grand Ciel ou ses propres réalisations, Samir Guesmi n’a cessé d’interroger les structures invisibles qui conditionnent les existences humaines : le travail, la justice, la responsabilité, la violence institutionnelle. Animal Totem synthétise ces préoccupations en les transposant dans une forme plus allégorique, presque mythologique. Le titre lui-même suggère cette dimension : l’homme réduit à un état animal, guidé par l’instinct de survie dans un monde qui ne reconnaît plus sa singularité.
Ce qui frappe également, c’est la manière dont Samir Guesmi parvient à rendre ce personnage profondément digne, malgré l’absurdité des situations. Il ne le ridiculise jamais. Il ne cherche pas l’empathie facile. Il le regarde, de l’intérieur, avec une forme de fraternité silencieuse. Cette posture est sans doute l’une des signatures les plus fortes de son travail : une compassion sans pathos, une proximité sans complaisance.
En cela, Animal Totem n’est pas seulement un film porté par Samir Guesmi ; il est un film qui dialogue avec son parcours. Il en prolonge les lignes de force, tout en leur donnant une nouvelle amplitude symbolique. Le film devient un espace de convergence entre un acteur, un réalisateur et une époque. Une époque marquée par la perte de repères, l’épuisement des récits dominants et la nécessité de réinventer des formes de sens.
Aujourd’hui, Samir Guesmi occupe une place singulière dans le cinéma français. Il n’est ni une figure médiatique omniprésente, ni un auteur marginal. Il est un point d’équilibre. Un acteur-cinéaste qui a fait le choix du temps long, de la cohérence, de la responsabilité du regard. Animal Totem apparaît alors comme une œuvre charnière : à la fois aboutissement et ouverture, synthèse et déplacement.
Ce portrait, à travers le film, révèle ce qui fait la valeur profonde de Samir Guesmi : une capacité rare à incarner, sans discours, les fractures invisibles du monde contemporain. Un cinéma qui ne crie pas, mais qui insiste. Qui ne juge pas, mais qui expose. Et qui rappelle, avec une force tranquille, que l’art peut encore être un lieu de conscience.
Ali AL-Hussien- PARIS