Il existe des réalisateurs qui fabriquent des images.
Et puis il y a ceux qui déplacent une trajectoire.
Chez Sanaa Hamri, le cinéma n’apparaît jamais comme une simple activité artistique. Il est d’abord une traversée. Une circulation entre des territoires qui, en apparence, ne partagent ni les mêmes codes ni les mêmes imaginaires : la Méditerranée, la musique populaire américaine et l’architecture industrielle de Hollywood.
Née à Tangier, ville longtemps décrite comme une frontière mouvante entre continents, elle appartient à cette génération d’artistes pour qui l’identité n’est pas une origine fixe mais un espace de translation. Son histoire familiale porte déjà cette complexité : un père marocain musulman, une mère juive marocaine. Deux héritages culturels qui, loin de s’opposer, composent une géographie intérieure plurielle.
Grandir dans cette ville signifie vivre dans une atmosphère particulière. Tangier n’est pas seulement une ville portuaire. Elle fut pendant des décennies un laboratoire culturel où se croisaient écrivains, artistes et voyageurs venus d’horizons différents. Cette densité cosmopolite constitue souvent une première école invisible.
La trajectoire de Hamri se dessine pourtant ailleurs. Après ses études, elle quitte le Maroc pour les États-Unis et rejoint Sarah Lawrence College à New York. Elle y étudie le théâtre et imagine d’abord une carrière d’actrice. Mais comme souvent dans les parcours artistiques, la première intention ne résiste pas toujours au réel.
Les auditions se succèdent sans ouvrir de porte.
Le projet initial se fissure.
C’est dans cette fissure que se produit le déplacement décisif.
Plutôt que de rester devant la caméra, elle se rapproche de l’autre côté de l’image. Elle apprend seule les outils du montage, notamment les systèmes de montage Avid, et commence à travailler dans la post-production de clips musicaux. L’image cesse d’être un rôle à incarner. Elle devient un espace à construire.
Cette transition aurait pu rester marginale. Elle ne le sera pas.
Le directeur de la photographie Malik Hassan Sayeed remarque son travail et décide de le montrer à une artiste qui, au début des années 2000, domine la scène pop mondiale : Mariah Carey. L’invitation à réaliser un clip constitue le premier véritable point d’inflexion de sa carrière.
À partir de là, Hamri entre dans un territoire particulier de l’industrie visuelle : celui du vidéo-clip.
Dans cet espace, l’image obéit à une logique spécifique. Elle doit condenser une esthétique, une narration et une identité musicale en quelques minutes seulement. L’économie visuelle y est rapide, expressive, souvent expérimentale. Pour de nombreux réalisateurs, ce format fonctionne comme un laboratoire.
Elle y construit une filmographie dense.
Elle réalise des clips pour des artistes comme Prince, Christina Aguilera, Sting ou encore Nicki Minaj. Le clip de la chanson Super Bass, notamment, s’inscrit dans l’esthétique pop des années 2010 et participe à l’imaginaire visuel associé à l’artiste.
Mais réduire cette phase à une simple accumulation de clips serait manquer son rôle réel. Le clip constitue souvent un passage vers un autre territoire : celui du cinéma et de la télévision.
Ce passage s’opère en 2006 avec son premier long métrage : Something New.
Le film raconte l’histoire d’une relation amoureuse entre une femme afro-américaine et un homme blanc. Sur le plan narratif, il s’inscrit dans la tradition de la comédie romantique. Mais sa production possède une dimension particulière : il s’agit d’un film hollywoodien mettant au centre une héroïne noire et réalisé par une femme noire.
Dans l’industrie américaine, où les récits dominants ont longtemps marginalisé certaines représentations, cette configuration reste relativement rare.
Le film reçoit un accueil critique globalement positif et réalise un succès modéré au box-office. Ce n’est pas une révolution esthétique. Mais c’est un geste symbolique.
Hamri poursuit ensuite sa carrière avec d’autres films, notamment The Sisterhood of the Traveling Pants 2 et Just Wright. Ces œuvres confirment sa capacité à travailler dans les structures narratives classiques du cinéma populaire américain.
Pourtant, c’est dans un autre espace que son activité va véritablement se déployer : la télévision.
Au cours des années suivantes, elle réalise des épisodes de nombreuses séries américaines. Certaines appartiennent au cœur même de l’industrie audiovisuelle : Empire, Shameless, Grey's Anatomy ou encore Nashville.
Dans ce système, le rôle du réalisateur diffère de celui du cinéma d’auteur. Il intervient à l’intérieur d’une architecture déjà définie : univers visuel, personnages, narration. Son travail consiste moins à imposer une vision personnelle qu’à intégrer un langage existant tout en lui apportant une précision technique.
Cette position pourrait être interprétée comme une limitation artistique. Elle peut aussi être lue autrement : comme l’intégration d’une réalisatrice d’origine marocaine dans l’un des systèmes de production les plus structurés au monde.
Car Hollywood fonctionne comme une architecture complexe.
Entrer dans cette architecture suppose d’en comprendre les règles.
Hamri ne s’y oppose pas. Elle y circule.
Son parcours ne correspond pas à celui d’une réalisatrice indépendante revendiquant une rupture esthétique radicale. Il s’inscrit plutôt dans la logique d’une présence progressive à l’intérieur de l’industrie.
Cette nuance est importante.
Dans les discours médiatiques, les trajectoires issues du monde arabe sont souvent présentées sous la forme d’un récit héroïque ou militant. Or Hamri adopte une posture différente. Elle a elle-même déclaré ne pas vouloir porter le poids d’une représentation internationale et préférer participer à des films que « tout le monde peut apprécier ».
Cette position peut sembler discrète. Elle est en réalité stratégique.
Refuser de se définir uniquement par l’identité permet parfois d’accéder à un espace plus large : celui de la production mainstream.
Dans ce contexte, la véritable singularité de son parcours ne réside pas dans une esthétique identifiable immédiatement, mais dans un déplacement plus discret.
Celui d’une image migrante à l’intérieur du système hollywoodien.
Le cinéma occidental a longtemps représenté les artistes venus d’ailleurs comme des figures périphériques. La trajectoire de Sanaa Hamri montre une autre possibilité : l’intégration silencieuse dans les structures centrales de l’industrie.
Cette intégration ne produit pas nécessairement une rupture spectaculaire. Elle transforme plutôt la composition même du paysage audiovisuel.
Car chaque réalisateur qui entre dans ce système modifie légèrement sa cartographie.
Ainsi, le parcours de Hamri ne peut être résumé ni comme une révolution esthétique ni comme une simple carrière industrielle. Il se situe dans un espace intermédiaire.
Un espace où l’image circule entre plusieurs territoires.
Tangier, New York, Los Angeles.
Le clip musical, le film romantique, la série télévisée.
Ce mouvement permanent constitue peut-être la véritable signature de son travail.
Ce portrait ne cherche donc pas une icône.
Il observe une trajectoire.
Une trajectoire qui rappelle qu’au sein de l’immense machine hollywoodienne, certaines images continuent de porter la mémoire silencieuse de leurs origines.
Chez Sanaa Hamri, cette mémoire ne se manifeste pas comme un manifeste.
Elle se glisse dans l’architecture même de l’image.
Et c’est peut-être là que réside sa véritable place.
Rédaction : Atelier éditorial PO4OR, sous la supervision du Rédacteur en chef et du Directeur de publication.