Sara El-Yafi n’entre pas dans l’espace public par l’effet de choc ni par la mise en scène de soi. Son autorité ne repose ni sur la provocation ni sur l’émotion brute, mais sur une opération plus exigeante : l’organisation du sens. À une époque où l’opinion précède la pensée, où la viralité supplante l’analyse, elle a fait un choix rare et coûteux : déconstruire les structures avant d’en condamner les effets, et interroger le langage avant de désigner des adversaires.

Ce choix n’est pas stylistique. Il est éthique. Car chez El-Yafi, la politique n’est jamais réduite à un affrontement de positions, mais comprise comme un système de production du réel. Comprendre devient alors un geste de responsabilité. Non pour apaiser, mais pour résister à la simplification, à la manipulation et à l’amnésie.

Son parcours ne se lit pas comme une trajectoire médiatique classique, mais comme un déplacement progressif du commentaire vers la mise en question des cadres mêmes du commentaire. De l’écriture analytique à l’intervention télévisuelle internationale, jusqu’à la création de son projet indépendant Politikkette, une constante demeure : le refus de l’abrégé. Refus d’abréger l’histoire, les conflits, les acteurs, les affects collectifs. Là où l’actualité exige des réponses rapides, elle impose le temps long.

Dans ses analyses du Liban, El-Yafi ne traite jamais le pays comme une « exception » ou une simple tragédie locale. Elle l’aborde comme un point de condensation des crises contemporaines : effondrement de l’État, captation des institutions, économie de la prédation, violence politique normalisée, et rôle ambigu des médias. Le Liban devient ainsi un laboratoire brutal pour comprendre comment les systèmes se vident de leur finalité tout en conservant leurs formes.

Ce qui distingue son travail est la manière dont elle refuse la logique binaire. Elle ne sacralise ni la « révolution » ni l’ordre établi. Elle analyse la révolution comme un processus historique traversé de contradictions, capable d’émancipation comme de régression. Elle affirme que la politisation du soulèvement peut être un mal nécessaire, tout en avertissant que l’absence de questions structurantes est la voie la plus sûre vers la reproduction du système que l’on prétend combattre.

Cette position l’installe dans un espace inconfortable. Trop critique pour les récits héroïques, trop rigoureuse pour la rhétorique émotionnelle. Mais c’est précisément cette inconfortabilité qui fonde la cohérence de son discours. El-Yafi ne cherche pas l’adhésion immédiate. Elle s’adresse à un public qui accepte de suspendre le réflexe partisan pour entrer dans un exercice de lucidité.

Son rapport au langage est central. Les mots ne sont jamais neutres chez elle. « État », « légitimité », « violence », « sécurité », « démocratie » sont des concepts qu’elle démonte avant de les réemployer. Elle montre comment ces termes sont instrumentalisés, vidés de leur contenu, puis recyclés pour produire du consentement. Cette attention au vocabulaire n’est pas académique. Elle est politique. Nommer mal, c’est penser mal. Et penser mal, c’est agir à l’aveugle.

Le passage aux plateformes numériques ne marque pas un retrait du champ médiatique, mais une reconfiguration stratégique. Là où l’algorithme favorise la réaction, El-Yafi impose une architecture argumentative. Ses vidéos obéissent à une logique constante : contextualiser, déplier, relier. Le rythme est volontairement lent, presque à contre-temps de l’économie de l’attention. Ce ralentissement est en soi un acte de résistance.

Dans ses prises de position sur la relation entre le Liban et l’Europe, elle refuse toute posture victimaire. Elle pose la question de la responsabilité non comme une accusation morale, mais comme un fait systémique. Où circulent les capitaux détournés ? Qui protège les circuits de l’impunité ? Quel rôle jouent les institutions financières et politiques internationales dans la pérennisation de la corruption ? En élargissant le cadre, elle déplace le débat du registre de l’indignation vers celui de la redevabilité.

El-Yafi ne se présente jamais comme une « leader d’opinion ». Elle n’érige pas sa personne en autorité. Son autorité procède du raisonnement. Elle invite moins à la suivre qu’à penser avec elle. Cette posture est rare dans un espace saturé de personnalités médiatiques qui confondent visibilité et légitimité.

Son discours peut sembler austère, parfois dérangeant. Il ne caresse pas. Il n’apaise pas artificiellement. Mais il repose sur un pari profondément démocratique : le respect de l’intelligence du public. Refuser la simplification n’est pas exclure, c’est refuser de manipuler.

À mesure que l’actualité s’accélère, que la colère devient une marchandise et que l’information se fragmente en séquences émotionnelles, le travail de Sara El-Yafi rappelle une évidence souvent oubliée : sans analyse, il n’y a pas de transformation durable. La colère peut ouvrir une brèche. Seule la compréhension peut la rendre habitable.

Ce portrait n’est pas celui d’une figure médiatique en quête d’influence. Il documente un chemin intellectuel qui s’inscrit dans la durée, qui accepte la solitude critique et qui parie sur la force du questionnement. À une époque dominée par les réponses prémâchées, poser la bonne question est peut-être l’acte politique le plus radical.

Bureau de Paris