Il ne s’agit pas, chez Sarah Khorbtli, d’une quête de style ni d’une stratégie de visibilité. Ce qui se construit dans son parcours relève d’un mouvement plus profond : une attention constante à la manière dont une image naît, se structure, circule et agit. Avant même d’être montrée, l’image est pensée. Avant d’être animée, elle est interrogée. Cette posture, discrète mais exigeante, constitue le socle d’un travail qui refuse les raccourcis et s’inscrit dans une temporalité longue.
Née en 1997, formée à la Faculté des Beaux-Arts de l’Université de Damas, Sarah Khorbtli appartient à une génération pour laquelle l’apprentissage académique n’est ni un aboutissement ni une garantie. Les études lui fournissent un langage, une discipline du regard, une compréhension des formes. Mais très tôt, elle comprend que ce langage doit être déplacé, éprouvé, confronté à d’autres outils. Après l’université, elle choisit de s’immerger dans le champ de l’animation et du motion design, non comme une spécialisation opportuniste, mais comme un espace de recherche. Cette phase n’est pas un simple prolongement technique : elle marque un changement de rapport à l’image, désormais pensée dans le temps, le mouvement et le récit.
Travailler avec différents studios et agences lui permet d’observer de l’intérieur les mécanismes de production contemporains. Elle y acquiert une compréhension concrète des contraintes, des délais, des hiérarchies et des logiques collectives qui structurent le champ visuel professionnel. Mais surtout, elle y affine une compétence rare : préserver une cohérence personnelle sans s’isoler du cadre. Cette capacité à dialoguer avec un système sans s’y dissoudre devient déterminante. Elle conduit progressivement Sarah Khorbtli à assumer une pratique indépendante à plein temps, non par rupture, mais par continuité logique.
Ce qui traverse l’ensemble de son travail, quels que soient les supports, est une relation singulière au sens. Illustration, motion design, affiche, installation ou image animée ne sont jamais abordés comme des formats interchangeables. Chaque médium impose une manière spécifique de penser. L’image n’est pas décorative ; elle est porteuse de tension. Les formes, souvent épurées, laissent apparaître une charge symbolique qui ne se livre pas immédiatement. Il ne s’agit pas de produire de l’évidence, mais de créer des zones de résonance où le regardeur est invité à ralentir.
La pluralité géographique de son parcours — entre héritage syrien, formation à Damas, circulation internationale et installation aux Émirats arabes unis — n’est jamais mise en scène de façon frontale. Elle agit en arrière-plan, comme une condition silencieuse du regard. Les villes, les architectures, les signes culturels apparaissent parfois, mais toujours filtrés, fragmentés, recomposés. Il ne s’agit pas de représenter un lieu, mais d’interroger ce que le lieu fait à l’image et à la mémoire. Cette retenue donne à son travail une portée universelle sans effacer la singularité de son expérience.
Les collaborations avec des marques internationales et la participation à des expositions et projets collectifs à l’échelle mondiale confirment cette posture. Chaque projet est abordé comme un terrain d’expérimentation. Il n’y a pas, chez Sarah Khorbtli, de répétition confortable ni de formule figée. L’apprentissage demeure central, presque méthodique. Cette exigence explique la diversité de ses productions sans jamais donner le sentiment d’une dispersion. Ce qui relie ses œuvres n’est pas un style immédiatement reconnaissable, mais une logique interne : celle d’une artiste qui interroge constamment sa propre position.
Cette maturité visuelle trouve une traduction concrète dans son entrée assumée au sein de l’écosystème audiovisuel. En tant qu’Art Director sur des projets professionnels référencés, elle occupe désormais un espace de responsabilité où l’image cesse d’être un geste isolé. La direction artistique implique une vision globale, la capacité à structurer un univers, à orienter un récit visuel collectif, à négocier entre l’intention créative et les contraintes de production. Loin de constituer une rupture avec sa pratique artistique, cette évolution en prolonge les principes fondamentaux. L’image reste un lieu de pensée, mais elle devient aussi une architecture partagée.
Ce passage vers le champ audiovisuel ne relève pas d’une quête de légitimité institutionnelle. Il confirme plutôt que la langue visuelle développée au fil des années est suffisamment solide pour circuler entre différents cadres sans perdre sa cohérence. Être référencée professionnellement ne transforme pas son travail ; cela l’inscrit dans une durée, dans une continuité qui dépasse l’instant de la publication ou de l’exposition.
L’un des aspects les plus révélateurs de son parcours réside dans son rapport à l’absence de modèle. Sarah Khorbtli ne revendique pas de trajectoire exemplaire ni de méthode reproductible. Elle constate simplement qu’il n’existe pas de manuel pour dire comment faire. Cette absence devient une condition de liberté. Dessiner son propre chemin, jour après jour, n’est pas un geste romantique, mais une discipline. Cela suppose l’acceptation du doute, de l’inachèvement, de la remise en question permanente.
Dans un paysage visuel saturé par la vitesse, les formats courts et la standardisation des images, son travail propose une autre temporalité. Il invite à considérer la création comme un processus, non comme un produit. Il ne cherche pas à convaincre par l’effet immédiat, mais à construire une relation durable avec le regardeur. Cette patience, rare à l’ère de l’optimisation permanente, confère à son œuvre une profondeur qui dépasse les cycles de visibilité.
Sarah Khorbtli ne se définit ni par une posture militante explicite ni par un retrait esthétisant. Elle occupe un espace intermédiaire, exigeant, où l’image devient un lieu de réflexion sur le monde contemporain, ses fractures, ses déplacements et ses silences. Son travail ne prétend pas offrir des réponses. Il maintient ouvertes des questions essentielles : comment voir ? comment raconter ? comment rester fidèle à une voix intérieure tout en s’inscrivant dans un cadre collectif ?
Cette évolution vers le champ audiovisuel marque un point de bascule décisif dans le parcours de Sarah Khorbtli. En assumant des responsabilités de direction artistique sur des projets inscrits dans des cadres de production professionnels, elle déplace son travail de l’espace de l’expression individuelle vers celui de la construction collective du sens. L’image n’est plus seulement un objet de création, mais un outil de structuration narrative, un langage partagé qui engage des équipes, des temporalités et des choix irréversibles. Ce passage ne traduit ni une normalisation ni un compromis, mais une capacité à faire tenir une vision personnelle à l’intérieur de systèmes complexes, sans l’édulcorer. La direction artistique devient ainsi un prolongement naturel de sa démarche : penser l’image comme architecture, responsabilité et décision, plutôt que comme simple surface visible.
PO4OR – Bureau de Dubai