Le jeu, chez Sawsan Arsheed, ne relève ni de la performance ni de la démonstration. Il procède d’un travail intérieur, lent, presque souterrain, où chaque rôle devient une manière d’habiter le monde plutôt que de l’illustrer. Depuis plus de vingt-cinq ans, et à travers plus de cinquante œuvres réparties entre cinéma, théâtre et télévision, elle a construit un parcours qui refuse les effets de surface et les logiques d’accumulation, au profit de la densité, de la retenue et d’une responsabilité constante du regard. Ce chemin, élaboré dans la durée et à travers plusieurs géographies culturelles, dessine la trajectoire d’une actrice pour laquelle la scène et l’écran ne sont pas des espaces d’exposition, mais des lieux de conscience.

Actrice française dans son inscription professionnelle, parfaitement francophone et détentrice de la nationalité française, Sawsan Arsheed participe pleinement au paysage artistique français. Elle y est présente non comme une figure périphérique ou assignée à une altérité, mais comme une artiste engagée dans le tissu culturel, institutionnel et créatif de la scène contemporaine. Cette appartenance, loin d’effacer les autres dimensions de son identité, lui confère au contraire une position singulière : celle d’une actrice capable de faire dialoguer plusieurs héritages sans les réduire ni les hiérarchiser.

Sa trajectoire se structure en effet à la croisée de trois cultures fondatrices. La culture française, d’abord, qui lui a transmis les outils de l’exigence professionnelle : le rapport au texte, au metteur en scène, à la construction dramaturgique et à l’économie du jeu. La culture arabe, ensuite, qui constitue son socle affectif et linguistique, le lieu d’une mémoire collective profondément inscrite dans le corps et la voix. Enfin, la culture russe, présente dès l’origine : Sawsan Arsheed est née à Saint-Pétersbourg et a grandi dans l’empreinte culturelle de cette ville, à travers une mère issue de ce territoire au patrimoine artistique, littéraire et intellectuel majeur. Ville-monde, Saint-Pétersbourg a constitué l’un des grands tournants de l’histoire culturelle moderne, et cet héritage a durablement marqué sa sensibilité, son rapport à l’intériorité, au silence et à la densité du jeu.

Ce triple ancrage n’est pas un simple élément biographique. Il constitue une donnée structurante de son travail d’actrice. Il explique cette capacité rare à incarner des personnages traversés par la fracture, l’attente, l’exil ou la perte, sans jamais céder à l’emphase. Chez Sawsan Arsheed, l’émotion ne se projette pas : elle s’installe. Elle se loge dans la respiration, dans le regard, dans une économie précise du geste. Le silence y devient un langage à part entière, et la retenue une forme de force.

Son parcours artistique s’est déployé dans une grande diversité de contextes et de territoires. De la Syrie au Liban, des pays du Golfe à la Turquie, elle a participé à des œuvres issues de traditions narratives multiples, tout en conservant une ligne de cohérence remarquable. Théâtre, séries télévisées, films d’auteur ou productions destinées à un public plus large : cette pluralité ne relève pas d’une dispersion, mais d’une curiosité maîtrisée et d’une volonté constante d’explorer les formes contemporaines du récit arabe et diasporique.

Une étape décisive de ce parcours demeure sa participation au film franco-libanais The Day I Lost My Shadow. Inscrit dans une cinématographie transnationale, ce film a été présenté à la Mostra de Venise, où il a reçu le Lion du Futur. L’œuvre propose une lecture profondément humaine de la guerre et de ses effets invisibles, loin de toute spectacularisation. L’interprétation de Sawsan Arsheed s’y distingue par une densité rare : une présence contenue, presque minérale, qui donne au personnage une épaisseur morale sans jamais en faire un symbole. Le jeu agit ici comme un point d’ancrage éthique du récit.

Ce rôle, souvent cité comme une référence, ne constitue pourtant pas une exception isolée. Il s’inscrit dans une continuité artistique fondée sur des choix exigeants. Tout au long de sa carrière, Sawsan Arsheed a privilégié des projets où le personnage n’est jamais réduit à une fonction narrative, mais pensé comme un espace de complexité. Cette fidélité à des écritures exigeantes confère à son travail une lisibilité particulière dans un paysage audiovisuel souvent dominé par l’instantanéité.

L’un des traits marquants de son parcours réside également dans la manière dont elle assume le lien avec le pays d’origine. Elle porte avec elle les préoccupations de son peuple et de sa terre natale, non sous la forme d’un discours explicite ou militant, mais comme une mémoire incarnée. Cette mémoire traverse ses rôles, irrigue son rapport au texte et confère à son jeu une dimension politique au sens noble : celui d’un engagement par la justesse, non par l’énoncé.

Dans le contexte français, cette singularité prend une résonance particulière. Elle interroge la place des artistes issus de trajectoires migratoires, non comme figures de l’altérité, mais comme acteurs à part entière du renouvellement culturel. Sawsan Arsheed incarne cette possibilité : être pleinement actrice de la scène française tout en apportant des strates d’expérience, de langues et de mémoires qui élargissent le champ des représentations.

Son rapport au métier demeure marqué par une grande discrétion. Peu encline à l’exposition médiatique gratuite, elle privilégie la continuité du travail, la relation aux auteurs et aux metteurs en scène, ainsi qu’une fidélité aux projets qui font sens. Cette retenue, loin de la rendre invisible, renforce la puissance de ses apparitions. Chaque rôle devient alors un événement intérieur, une présence qui s’impose sans jamais chercher à s’imposer.

À l’heure où les frontières artistiques se recomposent et où la notion même de cinéma national est profondément interrogée, le parcours de Sawsan Arsheed apparaît comme exemplaire. Il témoigne de la possibilité d’une carrière construite dans la durée, à l’intersection des langues, des cultures et des récits. Une carrière où l’identité n’est pas un argument, mais une matière travaillée avec rigueur et profondeur.

Sawsan Arsheed n’est pas seulement une actrice au long cours. Elle est une artiste du lien, une figure de passage, capable de transformer l’expérience intime en langage universel. Dans un monde saturé d’images et de discours, son travail rappelle que le jeu demeure avant tout un espace de présence, de mémoire et de responsabilité. Et que certaines voix, parce qu’elles avancent sans bruit, finissent par s’imposer avec une force durable.

Rédaction : Bureau de Paris