Selma Alaoui n’est pas une actrice qui « arrive », ni une figure qui se découvre à la faveur d’un film remarqué. Elle est de celles dont le parcours s’est construit dans le temps long, loin de la précipitation médiatique, dans une relation exigeante au travail, à la langue et au corps. Ce qui frappe, lorsqu’on observe son itinéraire, ce n’est pas l’accumulation de rôles ou la visibilité récente, mais la cohérence profonde d’un geste artistique qui se déploie depuis la scène vers l’écran sans jamais se renier.

Avant le cinéma, il y a le théâtre. Non pas comme une origine anecdotique, mais comme une matrice. Formée à Bruxelles, Selma Alaoui s’inscrit d’emblée dans une tradition où le jeu n’est jamais décoratif. Le plateau y est un lieu de responsabilité : responsabilité envers le texte, envers le partenaire, envers le regard du spectateur. Le théâtre, chez elle, n’est pas un espace d’exposition de soi, mais un lieu d’épreuve. On y apprend à tenir — tenir une parole, un silence, un corps confronté au regard des autres. Cette exigence fondatrice irrigue toute la suite de son parcours.

Ses premières mises en scène et ses textes ne relèvent pas de la démonstration. Ils travaillent les marges, les zones d’inconfort, les récits qui ne cherchent pas l’adhésion immédiate. Adapter, écrire, mettre en scène devient pour elle une manière d’interroger ce qui résiste : les normes, les assignations, les récits trop bien huilés. Rien d’illustratif, rien de programmatique. Le théâtre est un laboratoire de pensée, où l’esthétique n’est jamais dissociée d’une éthique du regard.

Lorsqu’elle passe à la caméra, Selma Alaoui ne change pas de posture. Elle ne « devient » pas actrice de cinéma : elle transporte avec elle une discipline intérieure forgée ailleurs. Son jeu frappe par sa retenue. Pas d’effets, pas de surlignage émotionnel. Le corps est là, présent, mais jamais envahissant. Il écoute avant de parler. Il accepte l’opacité. Cette manière de jouer ou plutôt de se tenir confère à ses personnages une densité singulière : ils ne cherchent pas à être aimés, ils cherchent à être justes.

Dans Une sœur, court métrage qui marquera un tournant décisif, Selma Alaoui incarne une parole empêchée, une voix tenue à distance de la spectacularisation de la violence. Le film repose sur une tension minimale : une situation, une écoute, une confiance fragile. Rien n’est montré frontalement, et pourtant tout est là. Le travail de l’actrice consiste précisément à ne pas combler les vides, à ne pas offrir de solution émotionnelle prête à l’emploi. Cette économie du jeu devient un geste politique au sens noble : refuser la facilité, préserver la dignité du réel.

Cette relation particulière au silence et à l’écoute se prolonge dans Quitter la nuit. Là encore, Selma Alaoui n’impose rien. Elle accompagne. Elle incarne des personnages dont la fonction n’est pas de produire du récit, mais de permettre qu’un espace s’ouvre — un espace où la parole de l’autre peut exister sans être confisquée. Le cinéma qu’elle pratique, comme actrice, n’est jamais celui de la domination narrative. Il est celui de la circulation : des regards, des responsabilités, des failles.

Ce qui distingue profondément Selma Alaoui dans le paysage contemporain, c’est cette capacité à tenir ensemble plusieurs régimes de création sans les hiérarchiser. Actrice, metteuse en scène, autrice : ces fonctions ne sont pas des étiquettes successives, mais des points de vue complémentaires sur un même problème : comment faire exister une présence sans la réduire à une image ? Comment travailler avec le réel sans le consommer ?

Ses propres films, notamment Science-Fictions ou Samia, prolongent cette interrogation. Ils ne cherchent pas à démontrer une thèse, ni à illustrer un discours. Ils explorent des zones de frottement : entre intime et collectif, entre mémoire et projection, entre ce qui se dit et ce qui se tait. Le cadre y est souvent épuré, presque ascétique. Ce dépouillement n’est pas une posture esthétique, mais une condition nécessaire pour que quelque chose advienne. Le spectateur n’est pas guidé ; il est invité à prendre part.

Dans un contexte où l’industrie audiovisuelle valorise la rapidité, la lisibilité immédiate et la performance, Selma Alaoui fait figure d’exception. Elle travaille lentement. Elle accepte l’inconfort de l’invisible. Elle ne confond pas reconnaissance et exposition. Cette position n’est pas marginale : elle est profondément contemporaine. Elle répond à une saturation du regard, à une fatigue du spectaculaire. Elle propose une autre manière d’habiter l’image.

Il serait tentant de lire son parcours à travers le prisme de la réussite récente ou des distinctions institutionnelles. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui compte, chez Selma Alaoui, ce n’est pas ce qui arrive maintenant, mais ce qui se tient depuis longtemps. Une fidélité à une certaine idée du travail artistique : exigeante, discrète, responsable. Une idée où la création ne sert pas à occuper l’espace médiatique, mais à ouvrir des zones de pensée.

Son jeu ne cherche jamais à séduire. Il cherche à établir une relation juste. Cette justesse est peut-être ce qui explique la confiance que lui accordent des cinéastes aux écritures précises, attentives à la nuance et au hors-champ. Travailler avec elle, c’est accepter de laisser des choses en suspens, de renoncer à l’illustration, de faire confiance à l’intelligence du spectateur.

Dans un paysage culturel souvent structuré par des oppositions simplistes théâtre contre cinéma, auteur contre interprète, engagement contre esthétique Selma Alaoui trace un chemin transversal. Elle montre qu’il est possible de penser avec le corps, de jouer sans dominer, de créer sans s’exhiber. Cette posture, profondément éthique, donne à son travail une portée qui dépasse largement la somme de ses rôles ou de ses films.

Ce qui se joue dans son parcours, au fond, c’est une manière de résister. Résister à la tentation de l’immédiateté. Résister à l’injonction de la visibilité permanente. Résister à la réduction de l’art à un produit ou à un discours. Cette résistance n’est ni bruyante ni revendicative. Elle est tenue. Elle s’inscrit dans la durée. Elle se lit dans les choix, dans les silences, dans la cohérence d’un geste.

Regarder Selma Alaoui aujourd’hui, ce n’est pas observer une trajectoire en devenir : c’est lire un travail déjà dense, déjà structuré, qui continue de s’approfondir. Un travail qui rappelle que l’acte artistique, lorsqu’il est pris au sérieux, engage toujours plus que celui qui le produit. Il engage un rapport au monde.

Et c’est sans doute là que réside sa force la plus singulière : dans cette capacité à tenir le réel, sans l’écraser, entre la scène et l’écran.

ALi AL-Hussien-Paris