Dans un paysage artistique où les frontières entre création et engagement deviennent de plus en plus poreuses, certaines trajectoires échappent aux classifications simples. Sonia Terrab appartient à cette génération d’artistes pour qui le cinéma ne constitue pas seulement un médium narratif, mais un espace de pensée, une tentative de comprendre le réel en traversant ses zones de tension. Ni strictement réalisatrice, ni uniquement romancière, ni seulement voix engagée, elle incarne une forme hybride où la création devient un geste politique au sens le plus intime du terme.
Née à Meknès en 1986, formée entre le Maroc et la France, diplômée en sciences politiques et communication, son parcours révèle dès le départ une attention particulière aux structures sociales qui façonnent les individus. Cette formation intellectuelle n’apparaît pas comme un simple cadre académique, mais comme un socle invisible nourrissant son regard artistique. Chez elle, le cinéma ne cherche pas seulement à raconter des histoires ; il tente d’observer les fractures silencieuses qui traversent la société marocaine contemporaine.
Avant même de passer derrière la caméra, Sonia Terrab s’est exprimée à travers l’écriture. Ses romans, notamment Shamablanca et La révolution n’a pas eu lieu, interrogent déjà les contradictions d’une jeunesse prise entre désir de transformation et réalité sociale. Cette phase littéraire apparaît aujourd’hui comme une première exploration des thèmes qui deviendront centraux dans son travail audiovisuel : le corps comme territoire politique, la parole féminine comme espace de résistance, et l’intimité comme lieu d’analyse du collectif.
Son passage au cinéma marque moins une rupture qu’une translation du regard. Avec Shakespeare à Casablanca, elle plonge dans l’univers d’une jeune troupe théâtrale, explorant les rapports entre langage classique et réalité contemporaine. Loin d’un simple documentaire culturel, le film devient une réflexion sur la capacité des jeunes générations à réinventer les récits hérités. Déjà, le geste de Terrab consiste à observer les marges, à se situer là où les identités se recomposent.
Cette attention aux zones périphériques se confirme avec L7sla, immersion dans le quotidien d’une jeunesse marginalisée du quartier Hay Mohammadi à Casablanca. Le film dépasse la simple observation sociologique pour devenir une expérience sensible. Terrab ne filme pas la marginalité comme un spectacle, mais comme une condition humaine traversée par la complexité, refusant toute simplification narrative. Le succès du documentaire auprès du public marocain révèle une tension intéressante : un cinéma engagé capable de rencontrer une audience large sans sacrifier sa profondeur.
Parallèlement, son travail dans le digital avec des web-séries telles que Marokkkiat marque un tournant important. En donnant la parole à des femmes racontant publiquement leurs expériences de harcèlement ou de violence, elle participe à un moment historique où la parole intime devient espace politique. Ici encore, le geste artistique ne cherche pas la provocation gratuite, mais l’ouverture d’un espace d’écoute. La viralité de ces projets témoigne d’un besoin collectif de récit et de reconnaissance.
Le parcours de Sonia Terrab ne peut toutefois être dissocié de son engagement dans des mouvements citoyens, notamment le collectif des « Hors-la-loi » (Moroccan Outlaws), qui interroge les libertés individuelles au Maroc. Ce positionnement pourrait réduire son image à celle d’une militante ; pourtant, son travail artistique montre une complexité plus grande. L’engagement chez elle n’est pas un slogan, mais une question : comment représenter des réalités invisibles sans les enfermer dans un discours idéologique ?
Cette tension entre art et activisme constitue peut-être le cœur de sa démarche. Là où certains artistes revendiquent une neutralité esthétique, Terrab accepte la dimension politique du regard, tout en refusant de transformer l’œuvre en simple outil de persuasion. Le cinéma devient alors un espace fragile, capable d’accueillir les contradictions plutôt que de les résoudre.
Sa participation à des projets internationaux, notamment aux côtés d’Hanna Assouline autour des Guerrières de la Paix, élargit encore son horizon. Le documentaire Résister pour la paix inscrit son travail dans une réflexion globale sur le dialogue et la possibilité d’une parole commune face aux conflits. Cette dimension transnationale renforce son positionnement comme artiste de passage entre plusieurs espaces culturels.
Son premier court métrage de fiction, Les Jardins du Paradis, confirme une évolution vers une écriture plus cinématographique, où la fiction permet d’explorer les mêmes préoccupations sous une forme différente. Présenté dans plusieurs festivals francophones, le film montre une volonté de déplacer son langage sans abandonner ses thèmes fondateurs.
Ce qui caractérise profondément Sonia Terrab, c’est peut-être la manière dont elle transforme la fragilité en méthode. Plutôt que de proposer des réponses définitives, son œuvre explore des zones d’incertitude : la place des femmes dans une société en mutation, la jeunesse face à l’avenir, ou encore la relation entre liberté individuelle et cadre collectif. Elle ne cherche pas à représenter un Maroc figé, mais un territoire en mouvement, traversé par des contradictions contemporaines.
Dans un contexte où la visibilité médiatique peut rapidement réduire les trajectoires à des étiquettes simplistes, son parcours rappelle que certaines démarches artistiques se construisent dans la durée. Entre littérature, cinéma et engagement social, Sonia Terrab poursuit une recherche où la création devient un outil pour penser le monde plutôt que pour l’illustrer.
À l’heure où le cinéma documentaire connaît un renouveau international, son travail s’inscrit dans une tradition qui refuse le spectaculaire au profit d’une écoute attentive. Filmer, chez elle, signifie souvent s’approcher au plus près des voix marginalisées, sans les instrumentaliser. Cette éthique du regard constitue peut-être sa contribution la plus importante.
Plus qu’une réalisatrice engagée, Sonia Terrab apparaît comme une observatrice des transformations invisibles. Son œuvre pose une question essentielle : que se passe-t-il lorsque l’intime cesse d’être silencieux ? En donnant forme à ces moments de bascule, elle transforme le cinéma en espace de passage, là où le récit personnel rejoint une mémoire collective en construction.
PO4OR-Bureau de Paris