Le cinéma de Soudade Kaadan naît d’un seuil précis, celui où une image impose sa nécessité avant toute construction narrative. Non comme une trouvaille esthétique, mais comme une vision intérieure qui oblige à penser, à attendre, à travailler le sens jusqu’à sa forme juste. Chez elle, l’image n’illustre pas une idée, elle la précède et la commande. Elle est fondatrice, structurante, irréductible à la fonction décorative.

Son rapport au cinéma s’est d’abord forgé dans le théâtre, étudié à l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas. Cette formation marque durablement son regard. Elle y apprend que chaque élément visible porte une charge symbolique accrue, qu’un geste, un silence, un objet ou une lumière ne sont jamais neutres. Cette discipline du plateau devient plus tard une discipline du cadre. Lorsque Soudade Kaadan rejoint l’univers audiovisuel à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, elle ne renonce pas à cette rigueur, elle la déplace. Le cinéma devient alors un prolongement du théâtre par d’autres moyens, une économie du langage fondée sur la confiance accordée à la puissance du visible.

Ses premiers films documentaires s’inscrivent dans cette logique. Non par choix esthétique initial, mais par nécessité matérielle. Les budgets sont réduits, les équipes minimales, la réalisatrice filme, monte et construit seule. Cette contrainte devient une école morale. Elle apprend à regarder longtemps, à écouter, à laisser les situations exister sans les forcer. Madeenatain wa sijn, tourné dans un centre de détention pour mineurs à Damas, révèle déjà une méthode précise, observer sans surligner, laisser la réalité produire sa propre dramaturgie. Cette approche attire l’attention d’Al Jazeera Documentary, qui l’accompagne sur plusieurs projets, jusqu’à ce que la guerre en Syrie rompe brutalement cette continuité. Le réel déborde alors toute tentative de cadrage. Les sujets prévus perdent leur sens.

C’est à ce moment que s’opère un basculement intérieur. Face à l’effondrement, Soudade Kaadan cesse de filmer et commence à écrire. Non pour préparer un film, mais pour traverser une violence devenue impossible à représenter frontalement. De cette nécessité naît le scénario de Le jour où j’ai perdu mon ombre, un film qui ne traite pas la guerre comme un événement, mais comme une condition existentielle. Une guerre qui vole les ombres, c’est-à-dire les traces, les doubles, les preuves mêmes de l’existence.

Sorti en 2018 après un long et difficile processus de financement, le film reçoit le Lion du Futur à la Mostra de Venise. Mais au-delà des récompenses, c’est la cohérence du geste qui s’impose. La mise en scène est sobre, presque ascétique, et le fantastique n’y apparaît jamais comme un effet, mais comme une nécessité poétique. Ce refus du spectaculaire traverse toute son œuvre. La violence n’est jamais exhibée, la souffrance reste latente, contenue, filtrée par le cadre. Le cinéma devient un espace de résistance silencieuse.

Cette éthique de la retenue s’affirme avec une clarté encore plus grande dans Nezouh. Un trou dans un mur, une lumière qui pénètre, une maison fragilisée, l’image initiale suffit. À partir de là, tout se déploie. Le film raconte moins une fuite qu’un attachement, moins une catastrophe qu’un lien obstiné à un lieu menacé. Récompensé par le Prix du public à Venise et le Prix Amnesty International, Nezouh confirme une idée essentielle, l’universalité ne naît pas de l’abstraction, mais de la précision. Plus une histoire est incarnée, plus elle touche au commun.

Soudade Kaadan le dit elle-même, si elle ne voit pas l’image, elle sait qu’elle n’a pas de film. Cette primauté du visible n’exclut pas l’écriture, elle la conditionne. Le scénario vient après, comme une tentative de comprendre ce que l’image demande. Cette logique explique aussi son rapport au montage, conçu non comme une étape technique, mais comme un prolongement du regard. C’est là que se décide le rythme éthique du film, ce qui doit rester, ce qui doit disparaître, ce qui doit être laissé au hors-champ.

Installée au Royaume-Uni depuis 2020, la réalisatrice observe avec lucidité les discours contemporains sur la diversité et la représentation. Elle se méfie des catégories, des quotas et des mises en scène de façade. Pour elle, le changement ne viendra pas des institutions cherchant à cocher des critères, mais des cinéastes capables d’imposer leurs propres récits et leurs propres formes. Cette position explique la reconnaissance dont elle bénéficie aujourd’hui sur la scène internationale, non comme un signe de normalisation, mais comme la reconnaissance d’une indépendance rare.

Lorsqu’elle évoque ses influences, deux noms reviennent avec émotion, Omar Amiralay et Hatem Ali. Non pour leur notoriété, mais pour leur engagement envers les générations suivantes. Chez Soudade Kaadan, la transmission n’est pas un discours, mais un principe de continuité morale. Faire des films, c’est aussi créer les conditions pour que d’autres puissent en faire.

Aujourd’hui, son regard se tourne vers Londres, sa ville d’adoption, non comme un décor exotique, mais comme un nouveau territoire intérieur, un espace de friction entre mémoire et présent. Le cinéma de Soudade Kaadan ne promet ni consolation ni réponses. Il propose une attention juste, une manière d’habiter les ruines sans les esthétiser, de faire de l’image non pas une fuite, mais une forme de responsabilité

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