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Trahisons bruyantes d'Ali Hassan al-Fawwaz : quand l'écriture devient l'autopsie d'une ruine intérieure

Trahisons bruyantes d'Ali Hassan al-Fawwaz : quand l'écriture devient l'autopsie d'une ruine intérieure

Le roman irakien contemporain occupe désormais une place de premier plan dans ce que l'on pourrait nommer la « littérature du choc et de l'aveu ». Il ne se contente plus de consigner les faits ni de les filmer de l'extérieur : il creuse la trace profonde laissée par les guerres, l'embargo et la répression dans la conscience de l'homme irakien et au premier chef celle de l'intellectuel , avec les fractures et les bouleversements que ces épreuves ont imprimés dans son regard sur lui-même et sur le monde.

Avec Trahisons bruyantes, Ali Hassan al-Fawwaz ne cherche pas seulement à archiver l'événement. Il traque ce que les convulsions violentes de l'histoire ont déposé de sédiments psychiques et spirituels dans le sujet irakien. Chez lui, l'écriture devient une tentative de démonter cet effondrement intime et de mettre à nu la fausseté du discours officiel.

Un récit qui trahit, des voix qui se multiplient

Le roman repose sur une conviction : la narration ne reproduit pas le réel tel quel, elle le recompose pour en révéler les dimensions cachées. La trahison n'y est donc pas une posture morale mais un procédé esthétique, une manière de saisir le réel et de le représenter autrement. Le narrateur l'annonce dès l'ouverture : raconter, c'est inévitablement trahir le réel, le contrarier, lui fabriquer un texte trompeur qui ne lui ressemble pas.

L'écriture glisse alors de l'autorité du narrateur omniscient, au seuil du livre, vers une polyphonie de voix dans les chapitres suivants. Les personnages se mettent à dire eux-mêmes leurs expériences, leurs souvenirs et leurs blessures : ils quittent la position de ce dont on parle pour celle de qui prend la parole.

Dans l'appendice, l'auteur se rapproche de son lecteur et avoue que ces figures ne sont au fond que des masques, où il a glissé des éclats de sa propre mémoire et de son vécu, afin de récupérer à travers elles ce que les guerres, les défaites et l'exil ont laissé de cicatrices. C'est pourquoi il décrit le « récit-traître » comme un jeu qui pousse l'écrivain à fouiller le magasin de la mémoire et de la bibliothèque, en quête de fantômes ou de masques. La fiction et l'artifice deviennent ainsi les outils d'un réel complexe et douloureux : écrire, dit en substance le narrateur, exige non l'innocence mais quantité de ruses, voire une part de mensonge qui autorise la mise en scène de ces journaux intimes troubles.

La fluidité contre la dureté

L'espace romanesque se construit sur deux mondes opposés qui condensent le conflit entre liberté et oppression.

Le premier est l'espace liquide, incarné par la rue Abou Nouwas, à Bagdad. Refuge des fuyards de la guerre, elle leur offre un territoire moins soumis au pouvoir : cette « rue ivre » est le seul lieu qui ne les trompe pas et ne leur impose pas les rituels de l'obéissance ; ils y déploient, au fil de nuits étranges, leurs trahisons bruyantes. Là, l'ivresse et le bavardage se muent en résistance silencieuse contre la guerre et le discours officiel. Mais ce havre ne reste pas sûr : la censure d'État finit par l'envahir, jusqu'à ce qu'en parler revienne à évoquer un autre front, tant la peur s'y est installée. Une décision politique en efface bientôt les contours : la berge boueuse est transformée en zone sécuritaire surveillée, hérissée de barricades qui en chassent jusqu'à l'odeur de l'eau.

Le second est l'espace solide, représenté par les prisons et l'asile d'al-Chammaiya, deux symboles des appareils répressifs qui surveillent l'individu et le reformatent par la force. L'homme désarmé y est réduit à une accusation toute prête : l'individu seul est « le traître », car le collectif, lui, ne trahit pas — il est simplement plus aisé de compromettre un homme isolé. La répression ne s'arrête pas au corps ; elle juge la pensée et les intentions dans les caves de l'interrogatoire, où l'on demande des comptes sur ce que l'on dissimule, où la laïcité d'un homme est lue comme une hostilité à la foi nationale. Cet espace clos devient une machine à faire taire le différent, en fabriquant l'accusation de « trahison » et en la généralisant pour légitimer l'exécution et la liquidation : le pouvoir lance ce mot avec une grossière généralité, et c'est en son nom que s'ordonnent la mise au ban, le meurtre et la condamnation.

Une déconstruction psychologique et culturelle des masques

Les personnages vivent une perte et un exil intérieur si profonds qu'ils les rapprochent des climats de la philosophie existentielle : leur silence se change en supplice et en peur permanente, un enfer dantesque, loin de la joie, abîmé dans l'exil du dedans. Cet égarement se répartit entre quatre masques qui résument la condition de l'intellectuel :

Sayf al-Miqdad se cuirasse d'ironie et d'humour noir pour dissimuler sa fragilité ; la dérision n'est pas chez lui un luxe mais l'unique moyen de survivre à l'effondrement des rêves et à la montée de la peur.

Ghali al-Talaf fuit la dureté du présent vers le rêve et l'attente, mêlant vérité et légende pour alléger le fardeau de l'instant ; il finit par soutenir que le temps perdu est ici, non à Paris, et que tous, en ce lieu, sont également perdus.

Soutou' al-Barid traverse une crise de faiblesse et de brisure intime ; il cherche une sécurité provisoire dans des liaisons éphémères — celle, par exemple, avec « la femme Pacha » — pour découvrir qu'elles ne sont qu'un autre prolongement de la dépendance au pouvoir.

Khaled al-Khaled incarne la liquidation totale de l'intellectuel : le pouvoir convertit sa pensée et sa différence en maladie et en folie, à l'intérieur de l'asile psychiatrique, tournant la répression vers la raison elle-même pour l'effacer.

La guerre… et le corps

Le roman tient la guerre pour la source première de la ruine et refuse le discours qui la sacralise : la fuir n'est pas lâcheté mais refus. Il raille aussi un réel politique fondé sur la séduction et l'obéissance, qui se sert des intérêts matériels pour domestiquer les hommes.

Sous l'empire de la peur, le corps surgit comme un espace de fuite et de compensation, en particulier dans l'orbite de « la femme Pacha », où il devient un moyen provisoire d'affronter la terreur et la faiblesse. Le roman dévoile alors un visage redoutable de la répression : les cliniques psychiatriques utilisées comme instrument pour soumettre les opposants et effacer leur mémoire par les traitements de force et les électrochocs ; leur stérilisation et la destruction de leur mémoire répondent à des objectifs dictés d'en haut, afin de rendre cette mémoire corrodable et effaçable.

Au terme du parcours, le roman montre comment le « monstre » du pouvoir s'insinue dans la vie des protagonistes pour les briser de manières distinctes : Sayf cède sur le plan juridique en signant un « engagement » qui le change en gardien de lui-même, effrayé par sa propre ombre ; Soutou' se brise affectivement dans le faux abri d'une relation qui lui ôte son indépendance ; Khaled se brise au corps et à l'esprit sous les électrochocs et l'effacement de la mémoire ; quant à Ghali, il se brise dans le temps en fuyant le réel vers l'alcool et les illusions de l'attente.

Ainsi Trahisons bruyantes livre un témoignage vivant sur la tragédie de toute une génération d'intellectuels aux rêves rongés. Le roman donne corps, avec une rare justesse, aux mécanismes d'une peur qui tue l'homme à petit feu et lui arrache son identité et sa dignité racontée par un écrivain qui a vécu cette époque et en a éprouvé la terreur d'un œil lucide et critique.

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Références institutionnelles

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