Les trajectoires artistiques les plus solides ne se mesurent ni à la vitesse de leur reconnaissance ni à l’intensité de leur exposition. Elles se construisent dans la durée, par strates successives, par déplacements précis, par une fidélité exigeante à une certaine idée du travail. Le parcours de Wafa’a Celine Halawi s’inscrit pleinement dans cette logique. Non comme une carrière destinée à l’éclat, mais comme un chemin façonné par le temps long, par un corps constamment mis à l’épreuve, et par une
Chez elle, tout commence très tôt. L’enfance n’est pas un décor biographique, mais un véritable laboratoire. Dès l’âge de cinq ans, elle découvre le jeu à travers la publicité et le théâtre scolaire, dans un environnement déjà lié à l’image et à la fabrication des récits. Cette précocité n’a rien d’anecdotique : elle inscrit d’emblée le rapport au corps, à la scène et à la caméra comme une pratique quotidienne, presque organique. Le jeu n’est pas un rôle à endosser plus tard ; il devient un langage.
Puis viennent les déplacements. Dubaï, Paris, Nice, Londres, Beyrouth : autant de villes que de seuils. Ces passages géographiques ne relèvent pas d’une errance, mais d’une construction patiente. Partout, Wafa’a Halawi poursuit le même fil : le travail du corps et de la présence. Le théâtre reste un ancrage, mais déjà la curiosité se déplace vers d’autres formes. Elle comprend très tôt que l’interprétation ne se limite pas à la parole, et que le geste, le rythme, la distance entre les corps et les espaces racontent parfois plus que le texte.
Cette intuition se précise lors de ses études en Communications Arts à l’Université Libano-Américaine. Loin d’un apprentissage purement technique, cette formation lui permet de penser l’image comme un système : ce qui se montre, ce qui se tait, ce qui circule entre l’écran et le regard. Son intégration au sein de la troupe de danse Maqamat, dirigée par Omar Rajeh, marque un tournant décisif. Pendant plus de deux ans, elle explore le rapport entre mouvement, espace et dramaturgie. Le corps devient alors un véritable outil d’écriture. Sur scène, il ne s’agit plus d’illustrer une intention, mais de l’habiter.
Cette période fondatrice explique en grande partie la singularité de son rapport ultérieur au cinéma. Là où beaucoup abordent l’image à partir du texte ou du scénario, Wafa’a Halawi y entre par le mouvement et la temporalité. Le temps n’est jamais neutre : il est matière. Cette conscience du temps, elle la retrouve aussi bien dans le théâtre que dans la danse contemporaine, et plus tard dans le film. Elle y perçoit un élément essentiel : la possibilité de travailler la durée, de suspendre le geste, de donner au regard l’espace nécessaire pour comprendre.
Ses premières apparitions publiques — théâtre, télévision, festivals de danse — ne sont pas conçues comme des vitrines. Elles sont des terrains d’expérimentation. Elle participe à des œuvres qui interrogent la société, les relations de pouvoir, la condition féminine, sans jamais céder à l’effet de discours. Cette retenue devient une signature. Elle refuse la surenchère émotionnelle, préférant une approche plus silencieuse, plus précise.
Au milieu des années 2000, un autre déplacement s’opère : celui vers l’écriture et la réalisation. Après ses premiers courts-métrages, elle intègre la New York Film Academy à Londres, puis poursuit un master en cinéma à University College London. Là encore, son parcours ne suit pas une ligne unique. Elle choisit d’élargir son champ en travaillant comme assistante réalisatrice sur des films commerciaux et indépendants, tout en développant ses propres projets. Cette position intermédiaire lui offre une compréhension fine des mécanismes de production, mais aussi des contraintes invisibles qui façonnent une œuvre.
C’est dans ce contexte que naît son intérêt marqué pour le cinéma documentaire et pour les projets à portée sociale. En Afrique, notamment au Ghana, elle réalise et collabore à des films liés à l’éducation et au développement, tout en travaillant sur des campagnes à caractère institutionnel. Ces expériences, loin de l’esthétique de l’urgence, affinent son regard. Le réel n’est pas un choc à capter, mais un tissu complexe à observer avec méthode et responsabilité.
De retour à Beyrouth, son travail s’inscrit de plus en plus clairement dans une articulation entre création et engagement. Elle réalise Who Is She, un film dédié à des figures féminines majeures du monde arabe, conçu pour la Journée internationale des droits des femmes. Le geste est révélateur : il ne s’agit pas de célébrer, mais de transmettre une mémoire. Donner des visages et des voix à celles que l’histoire contemporaine tend à effacer.
Parallèlement, elle continue à naviguer entre les rôles. Actrice dans des courts-métrages et des séries, réalisatrice de films de danse, collaboratrice sur des projets mêlant performance et image. Cette pluralité n’est pas une dispersion ; elle constitue le cœur même de sa démarche. Chez Wafa’a Halawi, les disciplines ne s’opposent pas : elles se répondent.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la cohérence silencieuse de ce parcours. Longtemps, son travail s’est développé à l’écart des projecteurs. Puis, progressivement, une reconnaissance plus visible s’installe. Sa participation à Retrato de um Certo Oriente en 2024 agit comme un révélateur. Non pas une consécration soudaine, mais la mise en lumière d’un chemin déjà tracé. Le film s’inscrit parfaitement dans sa logique : une œuvre attentive aux identités, aux déplacements, aux strates de mémoire qui composent un individu et un territoire.
Aujourd’hui, Wafa’a Halawi ne se situe ni dans la posture de la débutante ni dans celle de la figure installée. Elle occupe un espace plus rare : celui de l’artiste qui a traversé les formes et les lieux, et qui revient avec une parole structurée. Son engagement public — ateliers, prises de parole, participation à des débats culturels et sociaux — prolonge naturellement son travail artistique. Là encore, pas de slogan. Seulement une conviction : l’image engage une responsabilité.
Son rapport au cinéma demeure profondément lié à deux notions qu’elle revendique depuis longtemps : la distance et le temps. Ce sont elles qui permettent, selon elle, d’échapper à la consommation rapide des images. Là où le théâtre s’épuise dans l’instant, le film conserve une trace. Mais cette trace n’a de valeur que si elle est pensée, construite, assumée.
En ce sens, Wafa’a Halawi incarne une figure essentielle du paysage culturel contemporain : celle d’une créatrice pour qui le corps est mémoire, pour qui la caméra est un outil de pensée, et pour qui le cinéma reste un espace de recherche. Son parcours ne se clôt pas ; il se poursuit, avec la même exigence, la même discrétion, et la même confiance dans la durée.
-PO4OR
Bureau de Paris