Toutes les pratiques artistiques ne cherchent pas à transformer le monde. Certaines se contentent de le refléter, d’autres d’en amplifier les formes visibles. Le parcours de Zeina Daccache s’inscrit dans une trajectoire plus rare, où le théâtre cesse d’être une simple représentation pour devenir un espace de transformation concrète. Chez elle, la scène ne sert pas seulement à raconter des histoires ; elle devient un territoire où les récits interrompus peuvent reprendre souffle, où les voix marginalisées trouvent une possibilité de réexistence.
Réduire son parcours à celui d’une actrice ou d’une metteuse en scène serait insuffisant. Sa démarche se situe à l’intersection de plusieurs champs : l’art dramatique, la psychologie clinique et l’engagement social. Cette hybridation n’est pas un simple mélange disciplinaire ; elle constitue une vision du théâtre comme acte de responsabilité. Là où la pratique artistique traditionnelle cherche souvent la reconnaissance esthétique, Zeina Daccache déplace la question vers une interrogation plus profonde : que peut le théâtre face à l’injustice, au silence et à l’effacement social ?
Son immersion dans l’univers carcéral libanais marque un tournant décisif. Pendant plus d’une décennie, elle transforme la prison en laboratoire artistique et humain. Mais il ne s’agit pas d’un projet humanitaire au sens classique. Le geste est plus radical : elle introduit le théâtre comme un espace de reconstruction identitaire, où les détenus ne jouent pas seulement des rôles fictifs mais explorent leurs propres histoires, leurs contradictions et leurs blessures. La scène devient ainsi un lieu de confrontation avec soi-même, un miroir capable de révéler des dimensions invisibles de l’expérience humaine.
Dans ce contexte, le théâtre ne se limite plus à la performance. Il devient un processus. Chaque répétition, chaque échange, chaque silence participe d’une reconstruction lente. Cette temporalité longue distingue profondément son approche d’une culture contemporaine dominée par l’immédiateté et la visibilité rapide. Là où beaucoup cherchent l’impact instantané, elle construit une pratique fondée sur la durée, la confiance et l’écoute.
Le travail avec les détenus révèle également une tension essentielle entre esthétique et éthique. Comment maintenir une exigence artistique tout en poursuivant une mission sociale ? Chez Zeina Daccache, cette question ne se résout pas par un compromis, mais par une redéfinition du geste créatif. L’esthétique ne disparaît pas ; elle se transforme. Elle devient un outil pour rendre visibles des réalités souvent invisibilisées, sans les réduire à un discours simplifié.
L’impact de cette démarche dépasse le cadre artistique. En contribuant à modifier certaines perceptions sociales et même à influencer des discussions juridiques autour des droits des détenus, son travail démontre que l’art peut agir comme un catalyseur de transformation institutionnelle. Cette dimension inscrit son parcours dans une perspective plus large, où l’artiste n’est plus seulement un créateur d’images mais un acteur du changement social.
Cependant, l’originalité de son approche ne réside pas uniquement dans son engagement. Elle se manifeste aussi dans sa manière de concevoir la scène comme un espace d’écoute. Dans un système où les individus sont souvent définis par leurs erreurs ou leurs étiquettes sociales, elle ouvre un lieu où la parole peut se redéployer autrement. Le théâtre devient alors une forme de langage alternatif, capable de restituer une complexité humaine que les discours dominants tendent à simplifier.
Cette dimension pose une question fondamentale : que signifie jouer lorsque la vie réelle a suspendu toute possibilité de narration personnelle ? Pour les participants à ses projets, la scène offre une opportunité de réécriture symbolique. Elle ne nie pas la réalité, mais elle permet de la revisiter, de la reformuler et parfois de la transformer.
Dans un paysage culturel marqué par la recherche constante de visibilité, le parcours de Zeina Daccache apparaît presque paradoxal. Son travail repose sur une présence discrète mais persistante, loin des logiques spectaculaires. Cette posture souligne une conception différente du rôle de l’artiste : non pas celui qui cherche à occuper le centre de la scène, mais celui qui crée les conditions permettant aux autres d’y accéder.
Sa trajectoire révèle également une compréhension profonde de la relation entre mémoire individuelle et mémoire collective. En invitant des voix marginalisées à raconter leurs histoires, elle participe à une forme d’archivage vivant, où le théâtre devient un lieu de transmission. Les récits personnels se transforment en mémoire partagée, créant un dialogue entre l’intime et le politique.
Ce dialogue s’inscrit dans une réflexion plus large sur la fonction du théâtre dans les sociétés contemporaines. Peut-il encore être un espace de transformation réelle, ou reste-t-il condamné à une fonction symbolique ? Le travail de Zeina Daccache propose une réponse singulière : la scène peut agir sur le réel à condition de sortir des cadres traditionnels de la représentation et d’accepter de devenir un espace d’expérimentation sociale.
Son approche met également en lumière la fragilité inhérente à toute démarche artistique engagée. Entre la nécessité de préserver l’intégrité esthétique et celle de répondre à des enjeux humains complexes, l’équilibre reste délicat. Pourtant, cette tension constitue précisément la force de son travail. Elle empêche la pratique artistique de se figer et la maintient dans un état de recherche permanente.
Au-delà des projets spécifiques, ce qui se dessine est une vision du théâtre comme acte de présence. Habiter la scène signifie, dans son cas, habiter la relation à l’autre. L’artiste ne se positionne plus comme un narrateur omniscient mais comme un facilitateur, un passeur. Ce déplacement du rôle artistique reflète une évolution plus large dans la manière de concevoir la création contemporaine.
Dans un monde où les récits dominants tendent à simplifier les identités et les expériences, Zeina Daccache propose une alternative : un théâtre de la complexité. Un théâtre qui ne cherche pas à résoudre les contradictions mais à les accueillir. Cette posture ouvre un espace rare, où l’art devient un lieu de dialogue entre différentes réalités humaines.
Ainsi, son parcours invite à repenser la fonction même de l’artiste. Non plus comme une figure isolée produisant des œuvres, mais comme une présence capable de transformer les structures relationnelles autour de lui. Le théâtre cesse d’être un objet pour devenir un processus vivant.
En fin de compte, la démarche de Zeina Daccache ne se limite pas à une pratique artistique engagée. Elle incarne une réflexion profonde sur la capacité de l’art à réparer symboliquement le réel. Dans cet espace fragile entre fiction et vérité, la scène devient un lieu où l’humanité peut se redécouvrir autrement, non pas à travers la perfection des rôles, mais à travers l’acceptation de ses failles.
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