À l’heure où la musique circule plus vite que jamais, où les plateformes multiplient les flux et où l’instantané tend à remplacer la durée, certaines trajectoires professionnelles demeurent volontairement en retrait du vacarme. Non par effacement, mais par choix stratégique. Le parcours de Ziad Hamza s’inscrit précisément dans cette zone exigeante où l’influence ne se mesure ni au volume médiatique ni à la visibilité personnelle, mais à la cohérence des décisions, à la continuité des choix et à la responsabilité culturelle assumée. Diriger l’audio et la musique au sein d’un grand groupe médiatique n’est pas, dans ce cadre, un simple exercice de gestion : c’est une forme d’écriture invisible, patiente, structurante, qui façonne durablement les sensibilités collectives.
Occuper la fonction de Group Director of Audio & Music au sein de MBC Group implique bien davantage que la supervision de catalogues ou de grilles de diffusion. Cela suppose une compréhension fine de la musique comme langage social, comme mémoire partagée et comme outil de projection symbolique. Ziad Hamza intervient là où se croisent des enjeux multiples : attentes du public, mutations technologiques, impératifs économiques, mais aussi devoir de préservation et d’évolution du patrimoine sonore arabe. Sa responsabilité ne consiste pas à arbitrer entre tradition et modernité, mais à organiser un dialogue fécond entre les deux, sans que l’une n’écrase l’autre.
Ce positionnement repose sur une conviction fondamentale : le son n’est jamais neutre. Chaque choix musical, chaque identité sonore, chaque ligne éditoriale audio contribue à structurer une relation au monde. Dans un espace médiatique souvent dominé par la vitesse et la répétition, Ziad Hamza privilégie une approche de long terme, fondée sur la cohérence plutôt que sur l’effet. La musique, telle qu’il la conçoit au sein de l’institution, ne sert pas à remplir un espace ; elle habite un temps, elle accompagne des récits, elle soutient des émotions collectives sans les manipuler.
Cette exigence se traduit par une attention constante portée à la qualité artistique, mais aussi à la justesse culturelle. Il ne s’agit pas de céder à une nostalgie figée ni de courir après des tendances éphémères, mais de maintenir un niveau d’exigence qui respecte l’intelligence du public. Dans cette perspective, la direction musicale devient un acte éthique : choisir, c’est aussi renoncer, hiérarchiser, assumer une ligne. Ziad Hamza se situe clairement dans cette responsabilité, refusant la facilité du consensus mou comme celle de la provocation gratuite.
Son rôle prend une dimension particulière dans le contexte actuel du monde arabe, marqué par une reconfiguration profonde de ses industries culturelles. L’émergence de nouveaux marchés, l’investissement massif dans le secteur du divertissement et la redéfinition des politiques culturelles placent la musique au cœur d’un projet sociétal plus large. Être membre de comités et de commissions artistiques dans ce cadre n’est pas une reconnaissance honorifique ; c’est une charge. Celle de participer à l’élaboration de normes, de critères et de visions capables d’accompagner cette transformation sans en sacrifier l’âme.
Ziad Hamza incarne ainsi une figure encore trop peu visible : celle du médiateur culturel institutionnel. Ni artiste au sens strict, ni simple administrateur, il opère dans un espace intermédiaire où la sensibilité artistique doit dialoguer avec la rigueur organisationnelle. Cette position exige une double compétence rare : comprendre profondément les logiques de création, tout en maîtrisant les mécanismes de décision propres aux grandes structures. C’est précisément dans cet entre-deux que se joue aujourd’hui une grande partie de l’avenir de la musique arabe médiatisée.
Ce qui distingue son approche, c’est le refus de personnaliser excessivement le pouvoir. La direction, chez lui, n’est pas un exercice d’autorité verticale, mais un travail de construction collective. Donner un cadre, définir une vision, puis laisser les talents s’exprimer à l’intérieur de cette architecture. Cette méthode, discrète mais structurante, permet d’inscrire l’action dans la durée et d’éviter l’écueil de la dépendance à des figures uniques ou à des modes passagères.
Dans un environnement médiatique où la musique est souvent réduite à un produit d’appel ou à un simple levier d’audience, Ziad Hamza défend implicitement une autre idée : celle d’une musique qui participe à la formation du regard et de l’écoute. Une musique qui accompagne les mutations sociales sans les caricaturer, qui reflète la diversité des sensibilités arabes sans les diluer, et qui accepte la complexité plutôt que la simplification excessive.
Cette posture explique sans doute la confiance institutionnelle dont il bénéficie. Elle repose moins sur des déclarations publiques que sur des résultats tangibles, construits dans le temps. Car la réussite, dans ce domaine, ne se mesure pas uniquement en chiffres ou en parts de marché, mais dans la capacité à maintenir une crédibilité artistique au sein d’un système soumis à de fortes pressions économiques. C’est là que la notion de responsabilité culturelle prend tout son sens.
Le parcours de Ziad Hamza rappelle que la musique, lorsqu’elle est pensée à l’échelle d’un groupe médiatique majeur, devient un enjeu de souveraineté symbolique. Elle contribue à définir ce qui est entendu, reconnu, transmis. Elle influence les imaginaires, les références et les émotions partagées. En ce sens, diriger l’audio et la musique, c’est participer à l’écriture silencieuse d’une mémoire contemporaine.
À rebours des figures médiatiques surexposées, son profil s’impose par la constance et la retenue. Il témoigne d’une autre manière d’exercer le pouvoir culturel : sans emphase, sans mise en scène personnelle, mais avec une conscience aiguë de l’impact des choix opérés. Cette sobriété n’est pas une absence de vision ; elle en est au contraire l’une des formes les plus abouties.
Dans un monde saturé de sons, de playlists automatisées et de stratégies algorithmiques, la présence de décideurs capables de penser la musique comme un langage humain, porteur de sens et de responsabilité, devient essentielle. Ziad Hamza appartient à cette génération de dirigeants culturels pour qui l’innovation ne s’oppose pas à la profondeur, et pour qui la modernité ne se construit pas contre l’héritage, mais à partir de lui.
Son parcours mérite ainsi d’être lu non comme celui d’un homme de pouvoir, mais comme celui d’un artisan du cadre. Un cadre au sein duquel la musique peut continuer à jouer son rôle fondamental : relier, émouvoir, interroger et accompagner les transformations du monde arabe contemporain sans perdre sa dignité ni sa complexité.
Ali Al Hussein
Paris