Dans certains contextes médiatiques, l’entretien cesse d’être un simple exercice journalistique pour devenir un espace d’exploration intellectuelle où la parole ne sert pas uniquement à informer mais à révéler. Ammar Taqi appartient à cette catégorie particulière de figures médiatiques dont la trajectoire ne peut être réduite à une fonction d’animateur ou de présentateur. Il incarne plutôt une manière spécifique d’habiter le dialogue public, où l’écoute devient un outil analytique et où la question agit comme un instrument de mise en tension du réel.
Né au Koweït, formé initialement dans le domaine de l’ingénierie électrique aux États-Unis, son parcours illustre déjà une hybridité intellectuelle qui dépasse les catégories traditionnelles. L’ingénieur et le journaliste coexistent chez lui, non pas comme deux identités séparées mais comme deux modalités complémentaires d’approche du monde : la rigueur technique et la curiosité humaine. Cette dualité structure profondément sa manière de conduire un échange, où la précision factuelle rencontre une sensibilité narrative.
L’entrée d’Ammar Taqi dans le paysage médiatique ne s’est pas faite à travers la recherche d’une visibilité immédiate mais par une accumulation progressive d’expériences journalistiques. Ses débuts à la radio puis dans la presse écrite témoignent d’une relation à l’écriture fondée sur la constance plutôt que sur la spectacularisation. Cette étape initiale constitue une clé de lecture essentielle pour comprendre son évolution ultérieure : avant d’être une figure publique, il fut un observateur, un analyste, un lecteur du réel.
L’émission « Al-Sunduq Al-Aswad » représente sans doute le moment où son identité médiatique trouve sa forme la plus reconnaissable. Le concept même de « boîte noire » suggère une volonté de dévoilement, une tentative d’ouvrir des archives invisibles et de revisiter des événements historiques ou politiques à travers les voix de ceux qui les ont vécus. Ici, l’interview n’est plus une succession de questions mais une architecture narrative. L’invité devient un vecteur de mémoire collective, tandis que l’animateur agit comme un médiateur entre récit personnel et histoire publique.
Ce qui distingue particulièrement l’approche de Taqi réside dans la temporalité de ses échanges. Là où le rythme médiatique contemporain privilégie la rapidité, la fragmentation et l’instantanéité, il introduit une lenteur stratégique. Cette lenteur n’est pas une absence d’énergie mais une méthode. Elle permet d’extraire du discours des couches de sens souvent invisibles dans des formats plus courts. Ainsi, ses entretiens se rapprochent parfois d’un travail quasi documentaire, où la conversation devient un processus d’archivage vivant.
La popularité de certaines séries d’entretiens, notamment celles liées à des figures politiques controversées ou historiques, révèle également une dimension sociologique de son travail. Le public ne cherche pas uniquement des révélations spectaculaires ; il recherche un cadre narratif capable de contextualiser les événements. En ce sens, le succès de l’émission reflète autant un besoin collectif de compréhension qu’une capacité individuelle à structurer le dialogue.
Cependant, analyser Ammar Taqi uniquement sous l’angle de la controverse serait réducteur. Son travail révèle surtout une réflexion implicite sur le rôle du journaliste dans les sociétés contemporaines. Loin de se positionner comme juge ou procureur, il adopte souvent une posture d’écoute active, laissant l’espace nécessaire pour que les contradictions émergent d’elles-mêmes. Cette stratégie modifie subtilement la dynamique du pouvoir médiatique : au lieu d’imposer une interprétation, il crée les conditions permettant au spectateur de construire sa propre lecture.
L’évolution vers les plateformes numériques marque également une transformation importante dans sa trajectoire. En développant une présence en ligne et en adaptant ses formats à l’écosystème digital, il démontre une compréhension des mutations médiatiques contemporaines. Cette transition ne représente pas seulement un changement technologique mais une redéfinition du rapport au public. Le spectateur n’est plus uniquement récepteur ; il devient participant dans un espace d’échange élargi.
D’un point de vue esthétique, son style repose sur une économie de gestes et une sobriété visuelle qui contrastent avec certaines tendances spectaculaires du paysage audiovisuel arabe. Cette retenue formelle renforce paradoxalement l’intensité du dialogue. L’attention se concentre sur la parole, sur les silences, sur les micro-expressions qui révèlent l’humanité derrière la fonction publique des invités.
Il existe également une dimension presque pédagogique dans sa démarche. Chaque entretien agit comme une tentative de transmission intergénérationnelle, où l’histoire récente est revisitée à travers les témoignages individuels. Dans un contexte régional marqué par des transformations rapides et parfois des ruptures mémorielles, cette approche contribue à construire un pont entre passé et présent.
La trajectoire d’Ammar Taqi illustre enfin une question plus large : comment le journalisme peut-il maintenir une profondeur intellectuelle dans un environnement dominé par la vitesse et l’algorithme ? Son travail propose une réponse implicite : en réhabilitant la conversation longue comme espace de réflexion collective. Loin d’être une nostalgie du passé, cette démarche apparaît comme une forme de résistance culturelle face à la simplification excessive du discours médiatique.
Ainsi, son parcours ne se résume pas à une succession d’émissions ou d’invités prestigieux. Il incarne une manière particulière d’habiter la parole publique, où le journaliste devient un passeur de mémoire et un architecte de dialogue. Dans un paysage médiatique en constante mutation, cette posture ouvre une réflexion essentielle sur la responsabilité du regard et sur la possibilité d’un journalisme qui privilégie la profondeur sans renoncer à la modernité.
PO4OR — Bureau de Paris