Il arrive que le cinéma français, longtemps tourné vers lui-même, éprouve le besoin de déplacer son centre de gravité. Non pas pour céder à l’exotisme ou à l’appel d’un ailleurs décoratif, mais pour retrouver une profondeur que ses propres frontières symboliques ont parfois émoussée. Ce mouvement discret, mais réel, s’opère aujourd’hui à travers certaines figures féminines dont le parcours, la langue et le corps portent en eux une circulation ancienne entre les rives. Isabelle Zighondi appartient pleinement à cette génération-là.
Née à Paris en 1996, française et libanaise, elle n’incarne ni la figure de l’exil dramatique ni celle de l’intégration exemplaire telle que le récit médiatique aime les figer. Son itinéraire se construit autrement, dans un aller-retour constant entre la formation, la mémoire et l’expérience concrète du plateau. Si son visage est aujourd’hui identifié par le public du cinéma d’auteur – notamment depuis Sous le ciel d’Alice – c’est moins pour une exposition soudaine que pour la cohérence silencieuse d’un travail mené dans la durée.
Le corps comme première langue
Avant la caméra, il y a le corps. Avant la parole, le mouvement. Le parcours d’Isabelle Zighondi s’ancre d’abord dans le théâtre et la danse, entamés très tôt au Liban. Elle se forme à l’art dramatique dès l’adolescence, avant d’obtenir une licence en audiovisuel à l’Université Saint-Esprit de Kaslik. En parallèle, elle devient danseuse au sein de la compagnie Caracalla Danse Théâtre, avec laquelle elle se produit sur des scènes majeures, notamment au Festival international de Baalbeck.
Cette expérience n’est pas un simple prélude. Elle fonde une approche du jeu qui restera centrale : le corps n’y est jamais un support illustratif, mais un espace de pensée. Influencée par le travail du mouvement et par les principes du théâtre physique, Isabelle Zighondi développera plus tard une recherche approfondie autour de la relation entre danse contemporaine et interprétation, nourrie notamment par les apports de Martha Graham. Le jeu devient alors une articulation entre tension et retenue, présence et effacement, là où le sens se loge dans l’infime.
Paris : non pas une arrivée, mais une reprise
En 2017, elle revient à Paris. Elle a vingt ans. Contrairement au récit romantique de la « conquête » de la capitale, son installation relève d’un geste plus lucide : se donner les moyens d’exister dans un système qu’elle ne connaît pas encore. Elle intègre l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne pour un master de recherche en audiovisuel, tout en fréquentant assidûment les salles de cinéma, les théâtres, la Cinémathèque française. Observer précède toujours l’action.
Les castings arrivent progressivement. Des rôles dans des courts métrages, puis dans des films qui circulent dans les festivals internationaux. Elle apparaît dans Memory Box (2021) de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, œuvre présentée à la Berlinale, puis dans State of Agitation. Chaque projet affine son positionnement : un cinéma de la mémoire, de la transmission, des strates intimes de l’histoire.
Sous le ciel d’Alice : un rôle-pivot
Le rôle de Mona dans Sous le ciel d’Alice (2020), réalisé par Chloé Mazlo, marque un tournant. Le film, construit comme une fable sensible entre Beyrouth et Paris, exige de son interprète une disponibilité rare. Isabelle Zighondi y incarne une figure à la fois ancrée et flottante, traversée par les contradictions de l’héritage et du présent.
La préparation du rôle est exigeante : piano, chant, improvisation, travail sur la langue et les silences. Le film ne cherche jamais l’emphase. Il repose sur une justesse fragile, que l’actrice porte sans jamais forcer le trait. Cette retenue devient sa signature. Présenté et projeté dans de nombreux contextes internationaux, le film trouve une résonance particulière lors de sa projection à Byblos. La boucle est alors symboliquement refermée : la ville où elle a grandi devient l’un des lieux de réception d’un cinéma français tourné vers l’Orient.
De Byblos à Paris : un mouvement inverse
Ce trajet n’est pas anecdotique. Il dit quelque chose d’un mouvement plus large. Depuis plusieurs années, le cinéma français semble redécouvrir le Levant, non plus comme un décor lointain, mais comme un espace narratif et affectif à part entière. Cette redécouverte passe par des actrices capables d’habiter cette double appartenance sans la surligner.
Isabelle Zighondi ne joue pas « l’Orient ». Elle en porte la langue, les gestes, la mémoire diffuse. Son arabe est une langue maternelle, au même titre que le français. Son corps est traversé par des rythmes multiples. Cette pluralité devient un outil de jeu, non un manifeste. C’est précisément ce qui permet au cinéma français contemporain de revenir vers l’Est sans posture ni nostalgie.
Un cinéma de la continuité
Parallèlement à son travail d’actrice, Isabelle Zighondi écrit et réalise. Son court métrage De l’autre côté (2017), film de fin d’études, circule dans de nombreux festivals internationaux et reçoit le premier prix au Douma Film Festival. Là encore, le regard est déjà là : frontal, mais pudique ; engagé, sans démonstration.
Elle poursuit aujourd’hui ce double mouvement entre interprétation et création, tout en apparaissant dans des productions télévisuelles internationales comme Flight 422 ou Dahab: Bint Al Hotel. Ces projets élargissent son registre sans diluer son exigence.
Une figure de passage
Ce qui se dessine, à travers son parcours, dépasse le cas individuel. Isabelle Zighondi incarne une figure de passage. Une actrice qui ne comble pas un « entre-deux », mais qui le rend habitable. À travers elle, le cinéma français ne regarde plus l’Orient comme un ailleurs à traduire, mais comme une part constitutive de son propre récit contemporain.
De Byblos à Paris, le mouvement n’est pas un retour nostalgique. Il est une réactivation. Une manière de rappeler que le cinéma, lorsqu’il accepte de se déplacer, retrouve sa capacité première : faire dialoguer les mémoires sans les réduire. Isabelle Zighondi avance dans cette direction, sans bruit, avec la patience de celles qui savent que le temps long est encore la condition de toute œuvre durable.
Rédaction : Bureau de Paris