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Du tumulte d’« An-Nahar » à la quiétude de « Bayt Al-Chaer »

Quand Michelle Tueni a choisi d’écouter la mémoire plutôt que de se contenter de la préserver

Du tumulte d’« An-Nahar » à la quiétude de « Bayt Al-Chaer »

Dans les villes qui traversent le temps, la valeur des maisons ne se mesure pas à la pierre de leurs murs, mais aux histoires qu’elles conservent entre leurs couloirs. À Beyrouth, cette ville qui a toujours su se réinventer après chaque crise, certains lieux sont devenus au fil des années une partie intégrante de la mémoire nationale. Parmi eux se distingue la maison de Ghassan Tueni à Beit Mery, non seulement comme demeure familiale, mais comme un espace où ont circulé idées, journalisme, littérature et débats ayant contribué à façonner une partie de l’histoire moderne du Liban.

C’est précisément dans ce lieu que Michelle Tueni se tient à un point de rencontre rare entre le passé et l’avenir. Elle n’est pas seulement la petite-fille de Ghassan Tueni et l’héritière d’une école journalistique qui a profondément marqué la vie publique libanaise. Elle n’est pas uniquement l’une des jeunes dirigeantes du journal « An-Nahar ». Elle représente également la tentative d’une nouvelle génération de redéfinir le sens même de l’héritage.

Car l’héritage, dans le cas de la famille Tueni, n’a jamais été un héritage ordinaire. Il ne s’agit ni d’un bien immobilier, ni d’une institution économique, ni d’un simple nom de famille connu dans la société. C’est un héritage lié à la parole, à l’idée du Liban et au journalisme considéré comme un projet intellectuel et culturel avant d’être une industrie médiatique.

Dès le début de sa carrière, Michelle Tueni s’est retrouvée face à une équation délicate. Chacun de ses pas est automatiquement comparé à une longue histoire de grandes figures. Chaque fonction qu’elle occupe est lue à travers le prisme de la mémoire collective qui continue d’évoquer Ghassan Tueni et Gebran Tueni comme deux des plus grands symboles du journalisme libanais.

Mais ce qui frappe dans son parcours, c’est qu’elle n’est jamais entrée en confrontation avec cet héritage. Elle n’a pas cherché à lui échapper. Elle ne s’est pas non plus contentée de s’y abriter. Elle a choisi une troisième voie, plus difficile : lui donner une nouvelle vie.

C’est pourquoi son expérience ressemble davantage à un projet de réinterprétation de la mémoire qu’à une simple gestion de celle-ci.

Au sein d’« An-Nahar », où elle occupe un poste de responsabilité, Michelle sait que le journalisme n’est plus ce qu’il était il y a quelques décennies. Le monde numérique a changé les règles du jeu, et les nouvelles plateformes ont redéfini la relation entre les médias et leur public. Il n’était donc plus possible de se contenter de la nostalgie du passé ni de s’accrocher aux modèles traditionnels. Il fallait construire un pont entre l’histoire de l’institution et les exigences de l’avenir.

Pourtant, la véritable personnalité de Michelle Tueni ne se révèle pas entièrement dans les bureaux de direction ni dans les réunions de rédaction.

Elle apparaît avec davantage de clarté dans un autre projet.

À « Bayt Al-Chaer ».

Là, entre les anciennes bibliothèques, les tableaux, les photographies et les souvenirs laissés par Ghassan Tueni, Michelle a choisi de se lancer dans une aventure différente. Elle n’a pas regardé la maison comme un monument destiné à être figé dans le temps, mais comme un organisme vivant qui devait continuer à respirer.

Ainsi est né le programme « Bayt Al-Chaer ».

Ainsi la maison a commencé à retrouver sa voix.

Depuis son lancement il y a cinq ans, l’émission ne s’est pas transformée en un simple espace télévisuel passager, mais en une expérience culturelle complète. Plus de cent épisodes et plus de cent invités ont franchi les portes de cette maison. Journalistes, artistes, intellectuels, écrivains, responsables politiques et personnalités publiques s’y sont réunis dans un cadre qui ne ressemble en rien aux studios de télévision traditionnels.

Là, le rythme effréné de l’actualité immédiate ne domine pas.

Là, la logique du sensationnalisme qui a envahi l’industrie médiatique moderne n’a pas sa place.

Là, le dialogue devient une fin en soi.

Et l’écoute devient un acte culturel.

Cette réalisation ne peut être réduite aux chiffres d’audience ni au nombre d’épisodes. Son importance véritable réside dans le fait que Michelle Tueni a réussi à transformer la maison de son grand-père en une plateforme permanente de dialogue culturel, un espace où différentes générations se rencontrent autour d’une même conviction : la culture est encore capable de rassembler les gens malgré toutes les divisions.

Dans un pays qui a perdu au cours des dernières années une grande partie de sa stabilité économique et sociale, cette mission apparaît plus importante qu’elle ne pourrait sembler à première vue.

Car préserver un espace de dialogue est devenu en soi une forme de résistance.

C’est ici que se révèle l’une des qualités les plus remarquables de Michelle Tueni.

Elle ne considère pas la culture comme un luxe.

Elle la considère comme une nécessité.

Elle ne voit pas la mémoire comme quelque chose qui doit être conservé dans les archives, mais comme une force qui doit être activée dans le présent. Ainsi, son projet ne repose pas sur l’évocation nostalgique du passé, mais sur l’investissement symbolique de celui-ci pour construire l’avenir.

Quiconque observe sa présence médiatique remarque également qu’elle appartient à une catégorie particulière de personnalités publiques. Elle ne cherche pas à occuper la scène par le bruit ou la polarisation. Elle s’appuie plutôt sur le calme, la confiance et l’écoute. À une époque où la célébrité est souvent liée à la rapidité de l’apparition et à l’intensité de la présence numérique, Michelle semble appartenir à une école qui croit que l’influence véritable se construit par l’accumulation et non par l’explosion.

C’est peut-être pour cette raison qu’elle a réussi à conduire des dialogues avec des personnalités aux parcours et aux sensibilités très divers. Elle ne recherche pas la réponse rapide autant qu’elle cherche l’histoire cachée derrière celle-ci. Elle ne se contente pas de présenter son invité au public ; elle cherche d’abord à le comprendre.

C’est ce qui fait de « Bayt Al-Chaer » un projet humain avant d’être un programme médiatique.

Toutefois, lire Michelle Tueni uniquement à travers le prisme de l’héritage demeure une lecture incomplète.

Elle représente aussi l’image d’une nouvelle génération de professionnels des médias libanais qui tente de reconstruire le lien entre journalisme, culture et société après des années de crises. Une génération qui comprend que la mission des médias ne consiste plus seulement à transmettre l’information, mais également à protéger l’espace public contre la fragmentation et à préserver les lieux de réflexion et de débat.

C’est sous cet angle précis qu’il faut comprendre son rôle dans le Liban contemporain.

Elle ne cherche pas seulement à préserver un grand nom de famille.

Elle œuvre à insuffler une nouvelle vie à une partie de la vie culturelle libanaise.

Dans une Beyrouth épuisée par les crises, et dans ses périphéries qui ont perdu nombre de leurs espaces culturels, la continuité d’un projet comme « Bayt Al-Chaer » prend une signification qui dépasse le cadre médiatique. Il rappelle que la ville ne vit pas uniquement d’économie et de politique, mais aussi de livres, de dialogues et d’idées.

C’est peut-être là la réalisation la plus profonde de Michelle Tueni.

Elle est passée du statut d’héritière à celui d’actrice.

De la préservation de l’héritage à sa réinvention.

De la conservation de la mémoire à l’attribution d’une nouvelle fonction à celle-ci.

Son parcours apparaît ainsi comme un mouvement symbolique entre deux mondes : celui d’« An-Nahar », avec tout ce qu’il porte de tumulte politique et d’événements quotidiens, et celui de « Bayt Al-Chaer », avec tout ce qu’il porte de contemplation, de sérénité et d’écoute.

Et entre ces deux mondes, Michelle Tueni a tracé son propre chemin.

Le chemin d’une femme qui ne s’est pas contentée d’hériter d’un grand nom, mais qui a décidé de lui donner un avenir.

Ainsi, son histoire n’est pas celle d’une héritière d’une grande maison journalistique. C’est l’histoire d’une génération entière qui cherche à démontrer que la mémoire ne se préserve pas en fermant ses portes, mais en les ouvrant à la vie. Et que Beyrouth, malgré toutes ses blessures, demeure capable de trouver ceux qui rallument la lumière à ses fenêtres culturelles.

Et dans cette lumière paisible, entre le tumulte d’« An-Nahar » et la quiétude de « Bayt Al-Chaer », Michelle Tueni continue d’écrire son propre chapitre dans l’histoire d’une famille qui a façonné une partie de l’histoire de la presse arabe, tandis qu’elle-même tente de façonner une partie de son avenir.

Ali Al Hussien
Rédacteur en chef
PO4OR – Portail de l’Orient
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