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Vanessa Bedjaï-Haddad, ou l'art de désarmer la balance

Vanessa Bedjaï-Haddad, ou l'art de désarmer la balance

Il y a des métiers que l'on croit connaître avant même d'en avoir franchi la porte. La diététique en fait partie. On l'imagine faite de tableaux, de chiffres, d'interdits polis, d'une arithmétique du corps où chaque bouchée serait une dette à rembourser. Vanessa Bedjaï-Haddad exerce ce métier à Paris, dans le deuxième arrondissement, et passe l'essentiel de son énergie à démonter cette image, patiemment, consultation après consultation.

Sa formule tient en peu de mots : elle ne reçoit pas des poids, elle reçoit des personnes. Ce déplacement, apparemment modeste, change tout. Il déplace la question du « combien » vers celle du « pourquoi ». Il fait entrer dans le cabinet ce que la balance ne mesure jamais : la fatigue, la honte, l'héritage familial, la remarque entendue à quinze ans et jamais digérée, la solitude du soir. La diététique comportementale et la psycho nutrition, dont elle a fait sa spécialité, sont exactement cela : l'admission qu'une assiette est un lieu de mémoire avant d'être un lieu de calories.

Une science apprise à l'hôpital

Ce parti pris ne doit rien à la mode du bien être. Il est adossé à une formation classique et à un passage par l'hôpital public parisien, en diabétologie et en cardiologie, puis en gastroentérologie. On n'y apprend pas la nuance par tempérament, on l'y apprend par nécessité. Un service hospitalier enseigne vite qu'un conseil nutritionnel qui ne tient pas compte de la vie réelle du patient est un conseil qui ne sera pas suivi, et qu'un conseil non suivi ne vaut rien, aussi juste soit il.

Elle a complété ce socle par la micronutrition, par un diplôme universitaire consacré à la nutrition de l'enfant et de l'adolescent, par une formation à l'alimentation en pleine conscience. Elle y a ajouté ce qui manque presque toujours à sa profession : une formation au coaching et au développement personnel. C'est cette seconde compétence qui fait la différence. Elle lui donne les outils pour travailler la motivation, la rechute, le découragement, tout ce terrain psychologique où se joue en réalité la réussite ou l'échec d'un accompagnement, et où la seule connaissance des aliments ne sert à rien.

De cette double formation naît une praticienne qui est en même temps consultante, conférencière et auteure. Ses livres et ses outils numériques ne sont pas des recueils de recettes déguisés, ce sont des dispositifs d'apprentissage, construits pour qu'une personne puisse installer seule de nouvelles habitudes et s'en rendre maîtresse. La finalité déclarée n'est pas la dépendance au praticien, c'est l'autonomie de celle qui consulte.

Il y a aussi, dans son parcours, une histoire intime qu'elle a choisi de rendre publique, celle d'un corps dont la fragilité s'est imposée très tôt et d'une perte qui a fait basculer le rapport au temps. Elle en parle sobrement, sans en faire un argument. Mais on comprend, en la lisant, que sa vocation n'est pas venue d'un goût pour la performance. Elle est venue de l'inverse : de la conscience que le corps ne se répare pas plus tard.

Paris comme laboratoire de contradictions

Le lieu compte. Paris est une ville qui organise la contradiction en art de vivre. Elle célèbre la table, le pain, le beurre, la longueur des déjeuners, et elle exerce en même temps sur les femmes une pression esthétique parmi les plus constantes d'Europe. Elle inscrit son repas gastronomique au patrimoine de l'humanité et fabrique dans le même mouvement une industrie de la culpabilité alimentaire. Travailler sur le corps des femmes à Paris, c'est travailler au milieu de cette faille.

Vanessa Bedjaï-Haddad y a installé son cabinet et, plus récemment, une voix publique. Sur ses réseaux, sur les plateaux, dans la presse magazine et sur les ondes, elle intervient de plus en plus souvent hors du strict conseil pratique. Elle a pris position contre la manière dont un magazine féminin a commenté la silhouette d'une chanteuse mondialement connue, jugeant le procédé dangereux. Elle a consacré du temps au retour de l'extrême minceur comme norme désirable et aux traitements qui l'accompagnent aujourd'hui. Elle rappelle qu'une remarque n'est jamais « juste une remarque » et que les mots laissent des traces dans les corps.

C'est là que son travail cesse d'être seulement clinique pour devenir culturel. Une phrase revient chez elle, presque comme une devise : prendre soin de soi ne veut pas dire tout contrôler. Dans un moment où le soin de soi est devenu une industrie de la surveillance, où chaque pas, chaque heure de sommeil et chaque gramme sont enregistrés, cette phrase est une position, et une position minoritaire.

Ce que dit une assiette

Il faut regarder ses recettes pour saisir l'autre versant de son travail. Le zaatar y revient, sur les aubergines rôties comme sur le chou fleur. La grenade, le pistache, la menthe, les lentilles, les rouleaux d'aubergine. Ce n'est pas le répertoire d'une diététique française classique, c'est une grammaire méditerranéenne et orientale, assumée, publiée semaine après semaine sans jamais être présentée comme exotique.

Cette langue culinaire là mérite d'être entendue pour ce qu'elle est : une manière de rappeler que la santé n'a pas besoin d'être austère pour être sérieuse, et que des cuisines longtemps considérées comme périphériques par la norme diététique occidentale portent en réalité un savoir ancien de l'équilibre. Le lien qu'elle établit entre le plaisir et la mesure ne passe pas par la privation, il passe par le goût.

L'influence, autrement mesurée

Ce qu'elle exerce n'est pas une influence de vitrine, c'est une autorité. Une autorité qui ne se réclame ni du spectaculaire ni de la promesse de vitesse, mais de ce qui est infiniment plus exigeant à obtenir et à tenir : la confiance. Celle des patientes qui reviennent, celle des rédactions qui l'appellent, celle des lectrices qui reconnaissent dans sa voix la première personne à leur avoir dit qu'elles n'étaient pas le problème.

Cette autorité se mesure de plusieurs manières. Elle se mesure au fait qu'un média de santé lui confie la validation de ses contenus. Elle se mesure aux ouvrages publiés, sur le sevrage du sucre, sur la digestion, sur le petit déjeuner, qui sont des outils plus que des manifestes. Elle se mesure surtout à un déplacement discret du vocabulaire : chaque fois qu'une praticienne dotée d'une autorité scientifique dit publiquement qu'un corps n'est pas un projet à optimiser, l'espace du dicible s'élargit un peu pour celles qui l'écoutent.

Cette question déborde largement la France. Dans le monde arabe comme en Europe, la pression sur l'apparence féminine s'est mondialisée à la vitesse des écrans, et le vocabulaire pour lui résister reste rare. C'est pourquoi cette voix parisienne, adossée à une science exigeante et nourrie d'une mémoire méditerranéenne, mérite d'être lue des deux côtés de la Méditerranée.

Elle ne prétend pas apprendre à manger parfaitement. Elle dit vouloir aider à vivre mieux, dans un corps où l'on se sent bien. Dans une ville qui a fait de la table un art et du regard une sentence, c'est une ambition plus radicale qu'elle n'en a l'air.

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