Il n’a jamais été question, pour eL Seed, de juxtaposer deux cultures ni de produire un simple effet visuel. Son travail s’inscrit dans une ambition plus profonde : transformer l’écriture arabe en un langage plastique universel, capable de circuler librement dans l’espace public mondial, au-delà des frontières, des peurs et des assignations identitaires. Cette démarche, patiemment construite depuis la fin des années 1990, a fait de lui l’une des figures majeures de l’art urbain contemporain.

Né en 1981 à Paris de parents tunisiens, eL Seed grandit dans un environnement marqué par la double appartenance, sans que celle-ci ne soit jamais vécue comme une fracture. Très tôt, le graffiti devient pour lui un moyen d’expression instinctif, un territoire de liberté où le geste précède le discours. À seize ans, alors qu’il s’essaie aux signatures murales comme de nombreux adolescents de sa génération, il adopte le pseudonyme “eL Seed”, inspiré d’une pièce de théâtre consacrée au personnage historique d’El Cid. Ce nom, d’abord simple marque personnelle, deviendra avec le temps une véritable signature artistique.

La fin des années 1990 marque ses débuts dans le graffiti, dans une Europe où l’art urbain s’affirme progressivement comme un langage à part entière. Mais c’est en 2004 qu’un tournant décisif s’opère : eL Seed découvre la calligraphie arabe. Cette rencontre n’est pas une révélation folklorique, mais une reconnaissance intime. L’écriture arabe, avec sa dimension spirituelle, son abstraction et sa musicalité visuelle, offre une profondeur nouvelle à son travail. Elle lui permet d’articuler le geste urbain à une tradition millénaire, sans jamais la figer.

Sa formation se fait au contact de grandes figures de la calligraphie contemporaine, notamment Hassan Massoudy et Nja Mahdaoui. Ces maîtres ne lui transmettent pas seulement une technique, mais une philosophie du trait : rigueur, respiration, rapport au vide et au plein. eL Seed comprend alors que la lettre peut devenir architecture, mouvement, espace à habiter.

Après une résidence à New York, où il confronte son travail à l’énergie brute de la scène urbaine américaine, il s’installe en 2008 à Montréal. Cette ville, ouverte, multiculturelle, devient son principal point d’ancrage. Elle lui offre un cadre propice à une pratique artistique qui refuse les cloisonnements et privilégie le dialogue entre les cultures.

C’est à partir de cette période que naît véritablement le concept de calligraffiti, terme désormais indissociable de son nom. Plus qu’un style, le calligraffiti est une méthode : utiliser la calligraphie arabe comme matière première d’un art urbain contemporain, lisible ou non, mais toujours porteur de sens. Chez eL Seed, le texte n’est jamais décoratif. Il véhicule des messages liés à la paix, à la coexistence, au respect de l’autre, à la nécessité de vivre ensemble sans renoncer à sa singularité.

Cette dimension éthique trouve une traduction spectaculaire en septembre 2012, lorsqu’il est invité à intervenir sur le minaret de la mosquée Jara à Gabès, en Tunisie. Sur ce monument emblématique de la ville, eL Seed inscrit un verset coranique appelant à la connaissance mutuelle et à la tolérance entre les peuples. L’œuvre, visible de loin, suscite une large attention internationale. Elle marque un moment clé dans son parcours : pour la première fois, un minaret devient support d’art urbain contemporain, sans provocation, dans un geste profondément respectueux du lieu et de sa symbolique.

L’année suivante, en 2013, il achève l’un de ses projets les plus monumentaux : la réalisation de 52 fresques le long de la route Salwa à Doha, au Qatar. Réparties dans quatre tunnels totalisant près de 200 mètres, ces œuvres entamées dès 2010 transforment un espace de circulation quotidienne en une expérience esthétique immersive. Là encore, l’écriture arabe, amplifiée à l’échelle architecturale, dialogue avec le paysage urbain et invite le passant à ralentir le regard.

Au fil des années, eL Seed déploie son travail dans de nombreuses villes à travers le monde : Paris, New York, Djeddah, Médine, Dubaï, Djerba, Alger, Melbourne. Chaque intervention est pensée en relation avec le contexte local. Il ne s’agit jamais d’imposer une signature uniforme, mais de composer avec l’histoire, les habitants, la mémoire des lieux. Cette approche contextualisée distingue son œuvre de nombreuses pratiques décoratives de l’art urbain globalisé.

À Paris, sa ville natale, eL Seed signe en juin 2015 une intervention marquante sur le Pont des Arts. Après le retrait des célèbres “cadenas de l’amour”, devenus un symbole encombrant, il recouvre une partie du pont de calligraphies arabes. Le geste est fort : remplacer une accumulation de signes privés par une écriture ouverte, poétique, tournée vers le collectif. L’œuvre interroge subtilement la notion d’amour, de lien, de transmission, sans jamais céder à la nostalgie.

Ce qui frappe dans le parcours d’eL Seed, c’est la constance de sa vision. Jamais il ne cherche à provoquer par l’exotisme ou par le choc culturel. Son ambition est inverse : banaliser la présence de l’écriture arabe dans l’espace public mondial, la rendre familière, désamorcer les peurs qui l’entourent. Pour lui, la calligraphie n’est pas un symbole religieux ou politique figé, mais une forme esthétique capable de toucher universellement, même lorsqu’elle n’est pas comprise textuellement.

Son travail s’inscrit ainsi dans une temporalité longue, loin des effets de mode. Il dialogue autant avec l’histoire de la calligraphie islamique qu’avec les codes du street art contemporain. Cette double filiation lui permet de toucher des publics très différents : amateurs d’art urbain, institutions culturelles, habitants de quartiers populaires, visiteurs de grandes métropoles.

Artiste français d’origine tunisienne, vivant entre les continents, eL Seed incarne une génération pour laquelle la circulation est une condition naturelle de création. Son œuvre, profondément ancrée dans la langue arabe, n’est jamais enfermée dans une identité close. Elle se déploie comme une invitation permanente à regarder autrement, à lire autrement, à habiter le monde avec plus d’attention.

À l’heure où l’espace public est de plus en plus saturé de messages conflictuels, le travail d’eL Seed rappelle une évidence souvent oubliée : les mots peuvent aussi apaiser, les lettres peuvent devenir des ponts, et l’art, lorsqu’il refuse le simplisme, peut ouvrir des chemins durables vers la compréhension mutuelle.

Bureau de Paris – PO4OR