Il est des écritures qui ne cherchent pas à rassurer. Des écritures qui ne promettent ni rédemption rapide ni vérité consolante, mais qui acceptent de demeurer dans la zone trouble où se forment les fractures humaines. Le travail d’Engy Alaa s’inscrit avec force dans cette lignée rare. À la fois romancière et scénariste, elle ne sépare jamais le récit de la responsabilité qu’il engage. Chez elle, raconter n’est ni une échappée ni un ornement : c’est une manière de regarder en face ce que le réel produit lorsqu’il se dérègle, lorsqu’il impose ses silences, ses violences diffuses, ses zones d’ombre.

Depuis plusieurs années, Engy Alaa construit une trajectoire singulière dans le paysage culturel égyptien et arabe. Une trajectoire qui échappe aux catégories faciles. Ni écriture de pur divertissement, ni littérature de posture, son œuvre se situe à l’intersection du romanesque et de l’éthique. Le succès public qui l’accompagne ne repose pas sur une séduction immédiate, mais sur une reconnaissance progressive : celle d’une autrice capable d’articuler tension narrative, profondeur psychologique et interrogation morale sans jamais sacrifier l’une à l’autre.

Cette exigence trouve aujourd’hui une forme particulièrement aboutie dans son nouveau roman, Ard Al‑Diman. Un texte dense, sombre, habité, qui confirme la maturité d’une écriture ayant définitivement choisi le risque plutôt que la facilité. Le titre lui-même annonce la couleur : une « terre » marquée par la dette, la faute, le poids de ce qui n’a pas été réglé. Non pas une dette financière, mais une dette morale, intime, collective. Une dette qui se transmet, qui s’enfouit, qui resurgit.

Dans Ard Al-Diman, Engy Alaa déploie une narration qui refuse le manichéisme. Les personnages ne sont ni entièrement coupables ni totalement innocents. Ils évoluent dans un monde où les repères se brouillent, où la violence ne surgit pas toujours sous une forme spectaculaire, mais s’insinue dans les gestes ordinaires, les décisions différées, les renoncements silencieux. Le roman avance par strates, comme si chaque chapitre soulevait une couche supplémentaire de mémoire refoulée. L’autrice ne cherche jamais à expliquer trop vite. Elle laisse les situations parler, les corps réagir, les consciences vaciller.

Ce qui frappe, c’est la manière dont Engy Alaa travaille la temporalité. Le passé n’est pas un décor figé : il agit, il pèse, il contamine le présent. Les événements anciens ne sont pas convoqués pour produire un effet nostalgique ou dramatique, mais pour montrer comment une société se construit aussi à partir de ses non-dits. La mémoire devient ici une matière instable, parfois toxique, toujours active. En cela, Ard Al-Diman dépasse le cadre d’un simple récit individuel : il interroge une condition collective, un rapport à la responsabilité qui concerne autant l’intime que le social.

Sur le plan stylistique, l’écriture d’Engy Alaa se distingue par une sobriété maîtrisée. Elle n’abuse ni des effets lyriques ni des démonstrations. La phrase est tenue, précise, souvent dépouillée, mais chargée d’une tension sourde. Chaque mot semble pesé, non pour briller, mais pour rester juste. Cette économie de moyens renforce l’impact émotionnel du texte. Le lecteur n’est pas guidé, il est convié à une expérience : celle de traverser l’inconfort, de supporter l’ambiguïté, d’accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.

Cette posture littéraire fait écho au travail de scénariste qu’Engy Alaa mène en parallèle. On retrouve dans son écriture romanesque un sens aigu de la scène, du rythme, de la progression dramatique. Mais contrairement à une écriture purement visuelle, le roman lui permet d’explorer ce que l’image ne montre pas : les zones intérieures, les conflits muets, les pensées contradictoires. Là où le scénario suggère, le roman fouille. Là où l’écran impose une durée, le texte s’autorise la lenteur.

Ce double ancrage explique sans doute la résonance particulière de son œuvre auprès d’un large public, sans jamais verser dans la simplification. Engy Alaa ne cherche pas à plaire à tout prix. Elle fait confiance à l’intelligence du lecteur. Elle accepte que certaines questions restent ouvertes, que certaines blessures ne se referment pas. Cette honnêteté narrative est l’une de ses grandes forces. Elle confère à son écriture une autorité tranquille, loin de toute posture spectaculaire.

Ard Al-Diman s’inscrit également dans une réflexion plus large sur la place de la femme, non pas comme slogan, mais comme expérience vécue. Les figures féminines du roman ne sont ni idéalisées ni instrumentalisées. Elles portent des contradictions, des désirs, des colères, parfois des fautes. L’autrice refuse de les enfermer dans un rôle exemplaire. Elle les laisse exister dans toute leur complexité. Ce choix, profondément politique sans jamais être didactique, participe à la densité du texte.

À travers ce roman, Engy Alaa confirme qu’elle appartient à une génération d’autrices et d’auteurs pour qui la littérature n’est plus un refuge, mais un espace de confrontation. Confrontation avec l’histoire, avec la société, avec soi-même. Écrire devient un acte de lucidité, parfois de courage. Non pas pour dénoncer de manière frontale, mais pour rendre visible ce qui se joue sous la surface.

Ce qui se dégage finalement de ce parcours, c’est une impression de tenue. Tenue intellectuelle, tenue morale, tenue artistique. Engy Alaa avance sans tapage, sans surenchère, mais avec une cohérence rare. Elle construit une œuvre qui accepte la durée, qui s’inscrit dans le temps long, loin des modes passagères. Ard Al-Diman n’est pas un roman conçu pour être consommé rapidement ; c’est un texte qui reste, qui travaille le lecteur après la dernière page.

Dans un paysage culturel souvent dominé par l’urgence et la visibilité immédiate, Engy Alaa fait un choix différent : celui de la profondeur. Un choix exigeant, parfois inconfortable, mais nécessaire. C’est ce choix qui donne à son œuvre sa force singulière et qui fait de ce nouveau roman non seulement une réussite littéraire, mais une étape décisive dans une trajectoire déjà marquante.

PO4OR – Bureau de Paris