Il n'est pas courant de voir réunis dans une même exposition un artiste yéménite, un autre saoudien et une troisième, koweïtienne, puis de découvrir, en visiteur, que ce qui les rassemble n'est ni l'école artistique ni le style plastique, mais la mémoire elle-même. Une mémoire que chacun d'eux a emportée de son pays et gardée durant de longues années, avant de la redessiner sur les cimaises de l'exposition « Entre la brume et le chemin », à Djeddah.
Il y a des décennies, Hakim Al-Akel, Abdul Sattar Al-Moussa et Thuraya Al-Baqsami se retrouvaient dans les salles de l'Académie des beaux-arts Sourikov, à Moscou, pour y apprendre les règles du dessin, la construction de la lumière, l'anatomie du corps et la philosophie de la couleur. Mais la lointaine ville russe n'a pas fait d'eux des copies semblables : elle a renvoyé chacun dans son pays porteur d'un langage visuel différent, tout en laissant intacte la question de l'identité et de la mémoire, ce fil qui, entre eux, ne s'est jamais rompu.
La toile « La toilette de l'homme » (Ghaslat al-rajul), de l'artiste Abdul Sattar Al-Moussa (Hafez Gallery).
Pour l'artiste yéménite Hakim Al-Akel, le tableau ne commence ni par la montagne, ni par la femme, ni même par cette brume qui revient sans cesse dans son œuvre, mais par la mémoire. « La mémoire n'est pas un réservoir du passé, confie-t-il à Asharq Al-Awsat, mais le noyau dur qui façonne l'avenir. » Il affirme que l'art ne se borne pas à documenter : il devient « le gardien de substitution » de l'identité, lorsque les lieux se transforment et que les visages des sociétés changent. C'est pourquoi il ne voit pas dans la femme et les montagnes de simples éléments plastiques, mais des piliers de l'existence yéménite : la femme incarne pour lui la continuité et la fécondité, la montagne symbolise la fierté et la constance, tandis que la brume se fait espace intermédiaire entre le réel et l'imaginaire, dissimulant le passé autant qu'elle le révèle.
La toile « Les nymphes des montagnes » (Houriyat al-jibal), de l'artiste Abdelhakim Al-Akel (Hafez Gallery).
Al-Akel évoque ses années d'études à Moscou comme un moment fondateur de son art, mais souligne qu'il est rentré au Yémen en quête d'une autre lumière. Il résume ce parcours d'une formule : « À Moscou, j'ai appris à voir la lumière ; au Yémen, j'ai appris à respirer la couleur. » L'école russe, ajoute-t-il, lui a donné la rigueur dans la construction du tableau, mais il ne l'a pas reprise telle quelle : il en a fait un cadre pour accueillir l'âme yéménite, au point que les montagnes, les visages et les villages de ses œuvres tiennent davantage du mythe que de la scène réaliste. Interrogé sur le Yémen après de longues années de bouleversements, il ne parle pas de ruine, mais de survivance. S'il devait redessiner aujourd'hui la mémoire de son pays, dit-il, il la peindrait en « survivant éternel, drapé de ses montagnes comme d'un manteau, attendant le matin ».
À l'autre bout de l'exposition, Thuraya Al-Baqsami semble prolonger la même phrase, mais sous un autre angle. Cette femme que Al-Akel peint comme un prolongement de la terre, Thuraya Al-Baqsami la voit, elle, comme un axe du changement social, et non comme un simple symbole de beauté.
La toile « La bonne terre » (Al-Ard al-Tayyiba), de l'artiste Thuraya Al-Baqsami (Hafez Gallery).
« Dans l'art arabe, la femme est sortie de son rôle traditionnel au sein du tableau, dit-elle à Asharq Al-Awsat ; elle n'est plus une présence qui décore la scène, mais l'incarnation de l'ambition, de la capacité à changer les choses et à façonner l'avenir. » Elle attribue cette évolution à l'essor du mouvement artistique du Golfe et à l'ouverture des artistes aux expériences du monde, dont sa propre expérience en Union soviétique, où l'être humain était au cœur de l'enseignement académique, à une époque où nombre de démarches artistiques du Golfe penchaient encore vers le paysage et le motif folklorique.
Ces mutations, assure-t-elle, se sont directement répercutées sur son travail, qui a abordé la cause des femmes et leurs droits, avant de culminer avec sa célèbre toile « Non à l'occupation », peinte quelques jours après l'invasion irakienne du Koweït. Elle se souvient de ce moment comme de l'un des plus marquants de sa vie : l'œuvre avait été conçue pour être diffusée en secret parmi les membres de la résistance, avant de devenir plus tard une pièce acquise par des musées et des collections d'art, et de demeurer pour elle l'expression la plus fidèle du refus koweïtien de l'occupation.
Bien qu'elle mène de front la peinture et l'écriture, elle estime que chacune possède sa propre langue : le tableau ne naît pas du même alphabet que le mot. Ce qui les réunit, c'est l'imaginaire ; leurs outils d'expression, eux, restent totalement distincts. Ce qui frappe le plus Thuraya Al-Baqsami dans l'exposition de Djeddah, c'est peut-être que le choix des œuvres s'est fait de manière indépendante, et que la femme s'est pourtant imposée comme le dénominateur commun des trois artistes, malgré la diversité de leurs pays et de leurs parcours.
Le titre de l'exposition, « Entre la brume et le chemin », prend alors un autre sens : la brume n'enveloppe pas seulement les montagnes dans les toiles de Hakim Al-Akel, elle enveloppe aussi la mémoire arabe elle-même, cette mémoire que chaque artiste tente de sauver à sa façon. Al-Akel cherche la mémoire du lieu, Thuraya s'accroche à la mémoire de l'être humain, tandis qu'Abdul Sattar Al-Moussa consigne la mémoire de la société à travers ses visages et sa vie quotidienne. Les trois démarches se rejoignent sur une même question : comment l'art peut-il préserver ce que le temps, lui, ne parvient pas à retenir ? C'est peut-être pour cela que l'exposition n'apparaît pas comme la simple rencontre de trois artistes formés à Moscou, mais comme un dialogue entre trois patries arabes, qui ont choisi de raconter leurs histoires avec des couleurs plutôt qu'avec des mots, et de faire du tableau un lieu où la mémoire s'installe, même lorsque tout change au-dehors de son cadre.
Source : Asharq Al-Awsat. Traduit de l'arabe par la rédaction de PO4OR.