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NOUR EL-SHERIF : LE VISAGE COMME RESPONSABILITÉ

Quand un acteur comprend que la célébrité ne lui donne pas seulement du pouvoir, mais l’oblige aussi à choisir ce qu’il fera de ce pouvoir.

NOUR EL-SHERIF : LE VISAGE COMME RESPONSABILITÉ

Le 11 août 2015, Nour El-Sherif disparaissait au Caire à l’âge de 69 ans. Onze ans plus tard, sa présence dans la mémoire arabe dépasse largement la nostalgie attachée à un grand acteur disparu.

Son œuvre pose une question qui traverse toute sa carrière : que peut faire un acteur de sa célébrité lorsqu’il décide qu’elle n’est pas une finalité ?

Chez Nour El-Sherif, la réponse se trouve dans ses choix.

Sa carrière traverse plusieurs décennies de l’histoire égyptienne et arabe et accompagne leurs fractures politiques, sociales et intellectuelles. Autoritarisme, défaite, ouverture économique, transformations de classe, corruption, Palestine, extrémisme religieux, conflit entre l’individu et les structures qui le dominent : ces questions apparaissent régulièrement derrière les personnages qu’il choisit d’incarner.

Il ne jouait pas simplement des hommes. Il semblait attiré par des personnages placés à l’endroit précis où une société révèle ses contradictions.

Cette continuité donne à sa filmographie une cohérence qui dépasse l’accumulation des rôles. Elle permet surtout de comprendre comment un acteur extrêmement populaire a progressivement utilisé la liberté que lui donnait son statut pour élargir son territoire artistique.

Du personnage au symptôme d’une époque

Nour El-Sherif aurait pu construire sa carrière autour du modèle classique de la star masculine. Son talent, sa popularité et son pouvoir d’attraction auprès du public le lui permettaient.

Il a pourtant multiplié les déplacements.

Dans Al-Karnak en 1975, adapté de Naguib Mahfouz, il entre dans un univers marqué par la répression politique et les blessures d’une génération. Dans Ahl Al-Qimma, il participe à une lecture critique des transformations sociales produites par l’ouverture économique égyptienne.

Puis vient Sawaq Al-Autobis d’Atef El-Tayeb.

Le personnage n’y existe pas en dehors de son époque. Ses difficultés personnelles deviennent le reflet d’un environnement économique, familial et moral en mutation. Cette rencontre avec Atef El-Tayeb comptera parmi les plus importantes de la carrière de Nour El-Sherif.

Leur collaboration trouvera son expression la plus risquée avec Naji Al-Ali.

Naji Al-Ali, le risque derrière le rôle

Naji Al-Ali constitue l’une des clés essentielles pour comprendre Nour El-Sherif.

Il y incarne le caricaturiste palestinien assassiné à Londres en 1987. Mais son engagement dans le projet ne se limite pas à l’interprétation. Nour El-Sherif participe également à sa production.

Cette distinction est fondamentale.

Accepter un personnage politiquement sensible relève d’un choix artistique. Participer à la création matérielle du film signifie aller plus loin. L’acteur engage alors une partie de son propre pouvoir dans l’existence de l’œuvre.

Réalisé par Atef El-Tayeb et écrit par Bachir El-Dik, le film retrace le parcours de Naji Al-Ali, son exil, son rapport à la Palestine et son regard critique sur les pouvoirs arabes. L’œuvre provoque une importante controverse politique et médiatique.

Cet épisode révèle quelque chose d’essentiel dans la personnalité artistique de Nour El-Sherif. La célébrité n’était plus seulement un privilège lui permettant d’obtenir des rôles. Elle pouvait devenir une ressource à engager dans des projets plus difficiles.

Naji Al-Ali représente ainsi davantage qu’un titre prestigieux dans sa filmographie. Il révèle jusqu’où un acteur peut aller lorsqu’il considère que le choix d’un rôle possède aussi une dimension culturelle et politique.

Youssef Chahine, ou l’acteur face à une autre conscience

La relation avec Youssef Chahine ouvre un autre territoire.

Dans Hadouta Masriya en 1982, Nour El-Sherif interprète Yehia Choukry Mourad, double cinématographique de Chahine. Il ne s’agit plus seulement d’incarner un personnage écrit pour la fiction. Il doit entrer dans l’univers intime d’un cinéaste qui utilise le cinéma pour se regarder lui-même.

Le rôle exige une observation minutieuse de Chahine, de ses gestes, de son rythme et de ses contradictions. Cette expérience montre une autre dimension de Nour El-Sherif : derrière la star existe un acteur qui accepte de se placer au service de la vision d’un auteur.

Quinze ans plus tard, les deux hommes se retrouvent dans Al-Massir, présenté au Festival de Cannes en 1997.

Cette fois, Nour El-Sherif devient Ibn Rushd, Averroès.

Le déplacement entre les deux films est remarquable. Dans Hadouta Masriya, il prête son corps à un cinéaste qui interroge sa propre existence. Dans Al-Massir, il prête son visage à un philosophe confronté à l’intolérance et au fanatisme.

Il serait artificiel de transformer chaque personnage de Nour El-Sherif en déclaration idéologique personnelle. Une filmographie aussi vaste comporte nécessairement des œuvres commerciales, des choix moins décisifs et des périodes inégales.

Mais lorsque certains thèmes reviennent pendant plusieurs décennies, ils finissent par dessiner une orientation.

L’homme confronté à la répression. L’individu face aux transformations économiques. Le Palestinien critique des pouvoirs. L’artiste qui interroge sa propre société. Le philosophe opposant la raison au fanatisme.

La répétition de ces figures donne à son parcours une profondeur particulière.

La télévision comme territoire central

Comprendre Nour El-Sherif uniquement à travers le cinéma d’auteur serait pourtant une erreur.

Sa singularité vient aussi de sa capacité à circuler entre une culture cinématographique exigeante et une télévision profondément populaire.

La télévision n’a jamais constitué pour lui une retraite après le cinéma. Elle fut un territoire artistique à part entière.

Avec Abdel Ghafour El-Borai dans Lan A'ish Fi Gilbab Abi, il entre durablement dans la mémoire populaire égyptienne et arabe. Le personnage raconte l’ascension d’un homme issu d’un milieu modeste, mais derrière cette réussite apparaissent également la famille, la transmission, l’argent, le changement de classe et la difficulté d’imposer aux enfants l’histoire de leurs parents.

D’autres personnages suivront dans des œuvres aussi différentes que Omar Ibn Abdel Aziz, Ailat Al-Hag Metwalli, Al-Daly, Al-Rahaya ou Arafa Al-Bahr.

Cette circulation entre cinéma et télévision est déterminante pour comprendre son influence.

Le même acteur pouvait entrer dans l’univers autobiographique de Chahine, devenir Naji Al-Ali ou Ibn Rushd, puis rejoindre les foyers de millions de spectateurs dans une série populaire.

Il n’a donc pas construit sa profondeur contre le public.

Il l’a construite devant lui.

Produire pour élargir la liberté de choisir

La production constitue une autre dimension importante de son parcours.

Nour El-Sherif ne s’est pas contenté d’attendre les propositions des producteurs. Il a participé lui-même à la production de plusieurs films, parmi lesquels Darbet Shams, Habibi Da'iman, Akhar Al-Regal Al-Mohtaremin et Naji Al-Ali.

Ce passage de l’interprétation à la production modifie la position de l’acteur.

Un comédien choisit normalement parmi les personnages qu’on lui propose. Un acteur qui produit peut participer à la création des conditions nécessaires pour qu’un projet existe.

Cette différence éclaire une partie de son rapport au cinéma. La production n’était pas seulement une extension économique de sa carrière. Elle augmentait son autonomie et lui permettait de peser davantage sur la nature des œuvres auxquelles son nom serait associé.

Dans ce contexte, Naji Al-Ali apparaît comme le point le plus révélateur. Le choix artistique, la conscience politique et le risque professionnel s’y rencontrent.

Une relation complexe avec la star

Nour El-Sherif possédait tous les attributs de la grande vedette arabe. Il était reconnu par plusieurs générations, présent au cinéma, à la télévision et au théâtre, et disposait d’une filmographie considérable.

Mais il ne s’est jamais laissé enfermer durablement dans un seul emploi.

Il fut jeune premier, homme du peuple, intellectuel, père, notable, personnage historique, homme puissant, personnage vulnérable ou individu confronté à sa propre défaite.

Cette diversité compte davantage que la quantité.

Elle montre un acteur qui a compris que la longévité ne consiste pas seulement à continuer d’apparaître. Elle suppose de déplacer régulièrement la perception que le public possède de vous.

Sa carrière comporte des contradictions, comme toute carrière aussi longue. Tous ses films ne possèdent pas la même importance et tous ses choix ne relèvent pas d’une démarche intellectuelle. C’est précisément ce qui rend son parcours humain et crédible.

Sa singularité apparaît dans les moments où le succès acquis dans les œuvres populaires lui donne la possibilité de défendre des propositions plus risquées.

La star nourrit alors l’acteur, au lieu de le remplacer.

Le visage comme responsabilité

C’est peut-être ici que se situe la dimension la plus profonde de Nour El-Sherif.

Le qualifier simplement d’acteur intellectuel serait insuffisant. Il fut à la fois comédien, vedette populaire, producteur et artiste attentif aux questions traversant son époque.

Ces dimensions ne fonctionnaient pas séparément.

La popularité lui donnait un pouvoir. Le travail d’acteur lui permettait de transformer ce pouvoir en personnages. La production pouvait lui offrir davantage de liberté. Sa curiosité intellectuelle orientait certains de ses choix.

Le résultat dépasse l’idée d’un simple « projet intellectuel ».

Nour El-Sherif semble avoir progressivement compris qu’un visage connu par des millions de personnes finit par porter une responsabilité.

Une responsabilité envers le personnage.

Envers le public.

Et parfois envers l’époque dont l’acteur devient, volontairement ou non, l’un des témoins.

C’est pourquoi, onze ans après sa disparition, son héritage ne se mesure pas seulement au nombre de films et de séries qui continuent d’être regardés.

Il réside dans la relation qu’il a construite entre popularité et exigence, célébrité et choix, interprétation et conscience.

Certains acteurs utilisent les grands rôles pour construire leur légende.

Nour El-Sherif a parfois accompli le mouvement inverse.

Il a utilisé la puissance de sa légende pour donner à certains rôles la possibilité d’exister.

C’est peut-être là que son parcours cesse d’être simplement celui d’un immense acteur et devient celui d’une conscience artistique.

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