Il est des artistes dont la trajectoire ne se mesure ni à la notoriété ni à l’accumulation des scènes, mais à la capacité de faire advenir un espace intérieur partagé. Le parcours de Fadia Tannoub El Hage s’inscrit pleinement dans cette logique rare. Sa voix ne cherche ni l’effet ni la démonstration. Elle se déploie comme un lieu d’écoute, un seuil fragile où le chant cesse d’être performance pour devenir relation.

Chanteuse libanaise profondément attachée aux répertoires spirituels, Fadia Tannoub El Hage aborde la musique comme un langage de passage. Passage entre les traditions, entre les sensibilités, entre l’intime et le collectif. Sa participation au concert CHRISLAMITÉ – Murmures célestes, organisé en France en 2019, a cristallisé avec une clarté particulière cette dimension essentielle de son travail.

Dans ce projet, elle n’était pas simplement l’interprète principale, mais le centre de gravité d’une proposition artistique et humaine fondée sur la rencontre entre spiritualité chrétienne et soufisme. Aux côtés du munshid libanais Cheikh Ahmad Houeili, elle a construit un dialogue vocal où aucune tradition ne cherchait à s’imposer à l’autre. Le chant devenait alors un terrain commun, porté par l’idée que l’amour divin — qu’il soit nommé agapè ou ‘ishq — constitue une expérience universelle avant d’être une formulation théologique.

Ce qui distingue profondément Fadia Tannoub El Hage réside dans son rapport à la voix elle-même. Chez elle, le chant n’est jamais décoratif. Il est incarné, retenu, habité par une conscience aiguë de ce qu’il engage. Chanter, pour elle, ne signifie pas occuper l’espace sonore, mais l’ouvrir. Lorsqu’elle évoque le sentiment de « se trouver ailleurs » pendant l’interprétation, elle ne décrit pas un état mystique abstrait, mais une expérience de décentrement : celle où l’ego s’efface au profit d’un souffle partagé.

Dans CHRISLAMITÉ, cette posture s’est manifestée avec une intensité particulière. Le cadre de l’église, à Asnières-sur-Seine, n’était pas un simple lieu d’accueil, mais un espace symbolique transformé par la présence des voix et des instruments. La musique, portée par un ensemble de musiciens aux sensibilités complémentaires, a dessiné une architecture sonore sobre, laissant à la voix le temps de se déposer, de résonner, puis de se retirer.

Fadia Tannoub El Hage ne conçoit pas l’art comme un discours sur le dialogue interreligieux, mais comme sa mise en pratique sensible. Chanter avec l’autre, devant l’autre, sans dilution ni confrontation, relève pour elle d’un geste éthique autant qu’artistique. Dans un monde saturé de paroles explicatives et de prises de position frontales, son approche rappelle que certaines vérités ne se transmettent que par l’expérience.

Son travail s’inscrit ainsi dans une filiation exigeante, où la musique sacrée et spirituelle n’est ni figée dans la tradition ni détournée vers l’esthétique pure. Elle devient un lieu vivant, traversé par le présent, capable de parler à des publics multiples sans renoncer à sa profondeur.

À travers des projets comme CHRISLAMITÉ, Fadia Tannoub El Hage affirme une vision du chant comme acte de confiance. Confiance dans la capacité de l’art à relier là où les discours divisent. Confiance dans la lenteur, dans l’écoute, dans la possibilité d’un dialogue silencieux entre les cultures et les croyances.

Son portrait se dessine ainsi loin des figures spectaculaires : celui d’une artiste pour qui la voix n’est pas un outil de distinction, mais un espace d’hospitalité.

Rédaction : Bureau de Beyrouth