






Certains cinéastes racontent les êtres humains. D’autres racontent les événements. Les plus rares tentent de raconter le temps lui-même. Farah Al Hashem, quant à elle, paraît avoir choisi un chemin plus difficile et plus insaisissable : écouter les villes.
Chez elle, la ville n’est jamais un décor. Elle n’est ni un simple arrière-plan narratif, ni un espace neutre dans lequel évoluent les personnages. La ville est un organisme vivant. Elle respire, se transforme, se souvient, oublie et résiste. C’est pourquoi il est difficile de comprendre le parcours de Farah Al Hashem à travers sa seule biographie professionnelle, aussi impressionnante soit-elle. La véritable question n’est pas ce qu’elle a accompli, mais ce qu’elle cherche depuis toujours à comprendre à travers son voyage entre le Koweït, Beyrouth, New York, Paris et Le Caire.
Née entre deux appartenances, koweïtienne et libanaise, Farah Al Hashem semble avoir été placée dès l’origine dans un espace de passage plutôt que d’enracinement. Elle n’est pas l’enfant d’une seule ville ni d’un seul récit. Peut-être est-ce précisément cette condition qui a fait du lieu le centre de son univers artistique. Car chez elle, le lieu n’est jamais un point géographique ; il est une couche de mémoire. Chaque ville traversée laisse une empreinte dans son identité, tout comme elle laisse sa propre empreinte dans la manière dont cette ville sera racontée.
Dans ses films, ses textes et ses prises de parole, les villes apparaissent comme des personnages à part entière. Le Koweït représente la première maison, la première sécurité, la première mémoire. Beyrouth incarne la passion, la liberté, la blessure et la nostalgie. New York devient l’espace des possibles et de l’audace. Paris offre le refuge nécessaire à la reconstruction intérieure. Quant au Caire, il apparaît comme l’une des grandes mémoires vivantes du monde arabe.
Ces villes ne constituent pas de simples lieux de tournage. Elles deviennent des présences, des interlocuteurs, parfois même des confidents. Ses œuvres ressemblent ainsi moins à des documentaires classiques qu’à un dialogue continu avec les espaces habités par les hommes.
À une époque où l’image du monde arabe est souvent réduite aux conflits, aux crises et aux représentations simplificatrices, Farah Al Hashem choisit de regarder ailleurs. Là où d’autres filment l’explosion, elle cherche ce qui lui survit. Là où les caméras poursuivent l’événement, la sienne s’attarde sur les traces que celui-ci laisse dans les mémoires, les lieux et les visages.
Cette démarche l’inscrit dans une tradition rare du cinéma contemporain : celle qui privilégie le sens à l’effet, la mémoire à l’actualité, la profondeur à l’immédiateté. Son cinéma ne cherche pas à capturer l’instant spectaculaire ; il tente de comprendre ce qui demeure lorsque le spectacle a disparu.
Cette vision trouve l’une de ses expressions les plus abouties dans Cairo Rhapsody. Le film ne présente pas Le Caire comme une attraction touristique ni comme un symbole politique. Il lui accorde une voix propre. À travers les librairies, les cafés, les artistes, les intellectuels et les habitants rencontrés au fil du parcours, la ville cesse d’être un décor pour devenir un sujet.
Le geste est profondément cinématographique mais aussi profondément humain. La réalisatrice ne parle pas à la place du Caire ; elle l’écoute. Sa caméra n’exerce aucune domination sur la ville. Elle avance avec humilité, comme un promeneur attentif qui accepte de se perdre pour mieux comprendre.
Cette capacité d’écoute constitue sans doute la qualité fondamentale de Farah Al Hashem. Car les véritables artistes commencent souvent par écouter avant de parler. Chez elle, l’écoute n’est pas une méthode ; c’est une philosophie. Le monde apparaît comme un immense réservoir de récits, de voix et de mémoires qui méritent d’être recueillis avant de disparaître.
Sa relation à Beyrouth illustre particulièrement cette posture. Dans son texte bouleversant consacré à Ziad Rahbani, elle ne livre pas un simple hommage. Elle révèle l’essence même de son regard. Ziad n’y apparaît pas seulement comme un musicien. Il devient une mémoire collective. Quant à la rue Hamra, elle cesse d’être un lieu géographique pour devenir un symbole de l’âme d’une ville.
Dans ce texte comme dans ses films, les êtres et les lieux se confondent. Les villes deviennent les gardiennes des souvenirs humains, tandis que les individus prolongent la vie des villes à travers leurs récits.
C’est ici que Farah Al Hashem dépasse le rôle traditionnel de cinéaste. Elle devient une témoin. Une témoin d’un monde arabe en mutation, mais aussi des formes de résistance silencieuse qui permettent à une culture de préserver son identité malgré les bouleversements.
La véritable valeur de son œuvre ne réside donc ni dans le nombre de prix obtenus, ni dans sa reconnaissance internationale, ni même dans son parcours académique remarquable. Elle réside dans la cohérence rare de son projet intellectuel et artistique.
Car Farah Al Hashem n’accumule pas des films ; elle construit une œuvre.
Une œuvre qui ne repose ni sur l’idéologie ni sur le discours militant. Une œuvre fondée sur une conviction plus profonde : la mémoire mérite d’être protégée, les villes méritent d’être écoutées et la culture constitue l’une des formes les plus essentielles de la survie humaine.
Pourtant, réduire Farah Al Hashem à la seule question de la mémoire serait insuffisant. Son parcours dessine également une géographie culturelle singulière reliant le Golfe, le Levant et l’Europe. À travers ses films, elle construit un espace de dialogue où les identités ne s’opposent pas mais se rencontrent. Son regard échappe aux catégories nationales habituelles. Il appartient à cette génération d’auteurs arabes capables de circuler entre plusieurs mondes sans perdre leur centre de gravité.
C’est précisément cette dimension transnationale qui confère à son œuvre une portée particulière. Les villes qu’elle filme sont arabes, mais les questions qu’elles soulèvent sont universelles. Comment préserver la mémoire dans un monde obsédé par la vitesse ? Comment habiter un lieu sans perdre son histoire ? Comment transmettre une culture lorsque les repères collectifs vacillent ?
Dans un temps marqué par la multiplication des frontières, Farah Al Hashem construit des ponts. Dans un univers saturé de bruit, elle choisit l’écoute. Dans une époque obsédée par la vitesse, elle rappelle que certaines réalités ne se dévoilent qu’à ceux qui acceptent la lenteur : les villes, la mémoire et les êtres humains.
Si Farah Al Hashem mérite aujourd’hui un Portrait Doré, ce n’est pas simplement parce qu’elle est une cinéaste accomplie. C’est parce qu’elle incarne une figure devenue rare : celle de l’intellectuelle visuelle qui transforme le cinéma en instrument de mémoire, en espace de dialogue entre les cultures et en acte discret de résistance contre l’oubli.
Elle ne filme pas les villes comme des paysages.
Elle les écoute comme des êtres vivants.
Et dans chacune d’elles, elle cherche moins une histoire qu’une âme.
PO4OR-Bureau de Paris
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